Urbanisation : « Le gouvernement doit encourager le privé à investir dans le foncier » dixit Aldjineh Mahamat Garfa

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L'architecte Aldjineh Mahamat Garfa / Ph Goldegué

Une ville ne se construit pas en un jour ni sur un coup de tête. Tout se conçoit selon un plan mûrement réfléchi par les think tanks qualifiés et expérimentés et exécuté selon les capacités du pays. Plus de cent ans après, à peine avoir commencé sa construction, N’Djaména se délabre plutôt. Pourquoi ce vieillissement et ce manque d’infrastructures modernes ? Une série de réponses est apportée par l’architecte Aldjineh Mahamat Garfa. Pour celle-ci, il est important sinon crucial de planifier la reconstruction sur le court, le moyen et le long terme et d’innover sans oublier l’implication du secteur privé.

L’Info : L’architecture de la capitale tchadienne répond-t-elle aux normes internationales ou du moins à celle d’une ville moderne ?

Mme Aldjineh Mahamat Garfa : La capitale tchadienne, sur le plan architectural, ne répond pas aux normes internationales ; parce qu’il n’existe aucun document mis à jour en termes de planification urbaine. Parmi ces documents, il y a le Schéma directeur d’aménagement urbain (SDAU) qui consiste à planifier la ville sur le long terme car sans projection et outils de planification, on ne peut pas parler de ville normalisée. Selon le principe de la ville, on doit se projeter en termes d’image architecturale tout en suivant le respect des textes : la loi d’urbanisme, le permis de construire, les limites constructives et même la délimitation de la ville.

Qu’est-ce qu’il faut innover, construire ou modifier dans la ville de N’Djaména pour qu’elle devienne la vitrine de la sous-région Afrique centrale comme les veulent les autorités ?

Il faut avant tout projeter la ville par une planification et une vision à long, moyen et court terme. Le Schéma directeur d’aménagement urbain (SDAU), le plan d’occupation du sol (POS) et le permis de construire sont des outils qui nous permettent de nous mettre en règle comme les autres villes normalisées. La disponibilité de l’eau, l’électricité, l’internet, le transport en commun, les espaces verts, les espaces de loisirs, bref l’accès aux équipements publiques comme privés font partie intégrante de ces pré-requis dont notre capitale a besoin pour faire la différence. Pour innover il faut densifier la ville surtout avec des constructions en hauteur et une étude d’occupation du sol avec une mise en valeur de gestion de l’espace. Il faut sensibiliser la population à contribuer pour sa ville car tout déchet doit suivre son chemin et non laissé n’ importe où en attendant que  la mairie s’en charge. De même, il faut prendre des actions concrètes pour interdire les occupations des espaces publics et espaces non constructifs.

Quelle politique adoptée pour donner à l’habitat tchadien une originalité quand on sait que l’acquisition de terrain viable et des matériaux locaux n’est pas chose aisée ?

Il est urgent de mettre sur pied un centre de recherche de matériaux de construction pour apporter une solution alternative car sans cette perspective, les matériaux importés resteront toujours non accessibles. Pour l’acquisition des terrains viables, à notre avis, le gouvernement devrait encourager le secteur privé à investir en termes de facilité d’accès au foncier pour rendre la terre disponible. Imaginez-vous si à l’heure actuelle, on pourrait concevoir une petite ville ou une cité urbaine non loin de la capitale avec accès à l’électricité, à l’eau, à Internet et avec une vision écologique, ce nouveau centre urbain donnera l’envie aux personnes d’aller y vivre, ce qui permettra d’accompagner et d’alléger  la ville de N’Djaména.

Quelles sont les ressources locales à valoriser et rendre accessibles pour relancer la construction moderne et authentique des grandes villes du Tchad ?

Pour répondre à cette question, je commencerais par dire que les architectes tchadiens sont en grand nombre. A cet effet, il est recommandé de les réunir à travers l’Ordre national des architectes du Tchad et de lancer une vaste réflexion de proposition de solutions pour qu’à travers ces réflexions communes, il en ressorte des propositions qui pourront aboutir à une exposition sur les urgences de nos villes. Les autorités auront le choix à titre de solution pour ces dernières. De même il faudrait créer des centres de formation professionnelle aux petits métiers du BTP et recycler ceux qui existent déjà et qui sont en nombre, pour avoir une main d’œuvre qualifiée et bien organisée.

Que peuvent faire les citoyens pour être des véritables acteurs de l’amélioration de l’image de la capitale ?

Les citoyens peuvent apporter leurs contributions par leur implication dans la gestion de la chose publique. Ils peuvent dénoncer les occupations des espaces publics anarchiques et donner l’exemple de ne plus jeter les déchets et objets usés à la place publique car ces incivilités impliquent l’image du citoyen et donc par conséquent du pays. Aimer sa ville c’est participer aux activités citoyennes et considérer la chose publique comme son bien personnel.

Les citoyens se plaignent de la cherté des prestations des architectes. Ne faut-il pas tenir compte du revenu du Tchadien moyen ? Comment expliquer cette attitude affichée par ceux qui doivent faciliter et favoriser une transformation physique de la capitale ?

Je pense à mon avis qu’il manque de communication entre les architectes et la population. Prenons l’exemple d’un médecin, quand on arrive pour une consultation, on paye la consultation et par la suite il y a un diagnostic, puis il y a la prescription du professionnel que l’on respecte en allant acheter les produits pharmaceutiques car il y va de sa santé et de son bien-être, tout ceci juste pour vous expliquer que le métier d’architecture doit s’ancrer dans les esprits comme une expertise nécessaire et incontournable pour avoir un cadre de vie adéquat. Notre métier est nouveau et il nous reste un long chemin à parcourir pour convaincre la population de nous accepter en tant que professionnels à part entière faisant partie intégrante du cadre paysager pour l’émergence de notre pays. Consulter un architecte c’est investir dans la mise en œuvre pour avoir un cadre de vie idéal respectant l’orientation, la ventilation et les espaces optimums. Il est également demandé aux architectes de communiquer à travers des journées portes ouvertes aux métiers de l’architecture afin d’échanger, d’expliquer, d’écouter  et de répondre à la population pour enfin  proposer des solutions adéquates à la conception et au bâtir de notre pays et de ses habitants.

Propos recueillis par Florent Baïpou

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