Le Tchad ne connait pas seulement un déficit de touristes. Il souffre aussi d’un défaut de conservation de ses richesses touristiques. Des reliefs du Tibesti, des oasis aux lacs, des sites archéologiques aux espaces culturels, le pays possède un patrimoine dont la valeur dépasse largement la seule industrie du voyage. Ce patrimoine raconte une histoire, porte une mémoire et pourrait constituer un levier économique. Mais il reste exposé à une menace plus silencieuse qu’est la destruction brutale : l’abandon.
Le paradoxe est saisissant. Le Tchad veut davantage promouvoir ses richesses touristiques alors que certaines d’entre elles manquent de protection, d’entretien et de sécurité minimale. Or, un patrimoine non protégé finit nécessairement par perdre sa valeur. La promotion ne peut donc plus être pensée séparément de la conservation. C’est ici que la responsabilité de l’Office national de la promotion du tourisme et de l’artisanat (ONPTA) doit être interrogée. Sa mission ne saurait se réduire à faire connaître les sites et à attirer des visiteurs. Promouvoir un patrimoine dégradé, difficilement accessible ou insuffisamment sécurisé revient à vendre une promesse que les réalités du terrain risquent de démentir.
Le premier devoir est de savoir ce que l’on possède et dans quel état. Un inventaire national régulièrement actualisé devrait permettre d’identifier les sites les plus vulnérables, les dégradations constatées, les besoins urgents et les risques auxquels ils sont exposés. Sans ce diagnostic précis, il n’y a pas de politique de conservation ; seulement des interventions ponctuelles, souvent déclenchées lorsque les dégâts sont déjà importants. L’entretien ne peut davantage dépendre de circonstances exceptionnelles. Il devrait relever d’un programme régulier, par exemple annuel ou pluriannuel, avec des priorités, un coût et des responsabilités clairement établies. Pour les sites historiques et archéologiques, cette exigence est encore plus forte : restaurer ne signifie pas reconstruire à n’importe quel prix. Une restauration approximative peut effacer les traces mêmes que l’on prétend sauvegarder.
Mais une politique de conservation exige une autre réalité, beaucoup moins spectaculaire : l’argent. Entretenir un site, sécuriser ses accès, former le personnel, restaurer un monument ou installer des équipements de protection a inévitablement un coût. L’État ne pourra pas tout financer seul. Il faut explorer sérieusement les partenariats public-privé, la coopération internationale, le mécénat et l’implication des collectivités. La préservation d’un patrimoine touristique ne devrait pas être seulement une ligne dans un budget ou une vitrine institutionnelle. Elle doit bénéficier d’un financement prévisible et d’une gestion transparente.
L’incendie de Bacheguéré comme un avertissement
L’incendie constitue, à cet égard, un avertissement que le Tchad ne peut plus traiter comme un accident isolé. L’exemple de Bacheguéré rappelle brutalement que certains sites peuvent disparaître ou subir des dommages irréversibles en quelques heures. Dans un environnement marqué par la chaleur, la sécheresse et les feux de végétation, la prévention devrait être une obligation permanente. Extincteurs, installations électriques contrôlées, débroussaillage, accès dégagés pour les secours, signalisation et systèmes d’alerte sont indispensables. Mais un extincteur accroché à un mur ne protège personne s’il est vide, périmé ou si l’agent chargé de l’utiliser ne sait pas s’en servir. La sécurité du patrimoine est donc aussi une question de formation. Des exercices réguliers devraient permettre de tester la capacité réelle des équipes à évacuer les visiteurs, donner l’alerte et intervenir avant l’arrivée des secours. Surtout, la conservation ne peut être enfermée dans les bureaux d’une administration. Les communautés riveraines doivent devenir des partenaires de premier plan. Elles connaissent les lieux, leurs usages, leurs fragilités et leurs transformations. Les associer à la surveillance et à la sensibilisation permettrait aussi de faire du patrimoine une richesse partagée plutôt qu’un espace administratif éloigné des populations.
Le Tchad doit désormais choisir entre deux conceptions du tourisme. La première consiste à multiplier les campagnes de promotion et les annonces. La seconde, plus exigeante, consiste à construire patiemment les conditions qui rendent cette promotion crédible : sites entretenus, sécurisés, accessibles et respectueux de leur identité. Le véritable indicateur d’une politique touristique ne devrait donc pas seulement être le nombre de visiteurs attirés. Il devrait aussi mesurer le nombre de sites sauvés, restaurés, sécurisés et transmis en bon état aux générations futures. L’urgence est désormais de passer d’une politique de promotion des richesses à une véritable stratégie nationale de conservation, de sécurisation et de valorisation durable. Car, ce qui disparaît faute d’entretien ne revient pas toujours.
Yonwa Maïlébélé












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