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Tchad : Retour sur plus de six décennies de régimes politiques

Depuis son accession à l’indépendance, le 11 août 1960, le Tchad a connu une histoire politique marquée par de profondes mutations. Coups d’État, guerres civiles, transitions militaires et réformes institutionnelles ont façonné le parcours du pays. De François Ngarta Tombalbaye, premier président de la République, à Mahamat Idriss Deby Itno, actuel chef de l’État, chaque régime a laissé son empreinte sur la construction de l’État tchadien.

Pour mieux comprendre cette évolution, nous avons rencontré, Dr Sali Bakari, enseignant-chercheur en histoire et responsable du Centre d’études et de recherches du Sahel (CERS). Il revient sur les grandes étapes de l’histoire politique du Tchad et livre son analyse des défis qui continuent de peser sur la gouvernance du pays. Selon l’historien, l’instabilité politique constitue le principal fil conducteur de l’histoire tchadienne. Toutefois, celle-ci ne débute pas avec l’indépendance ni avec le régime de François Tombalbaye.

« Si l’on prend la question dans une perspective historique, l’instabilité ne remonte pas à François NgartaTombalbaye. Elle existait déjà à l’époque des royaumes. Prenons l’exemple du Kanem, qui compte près de mille ans d’histoire. Durant cette longue période, les crises de succession, les assassinats de souverains, les renversements de pouvoir et même le déplacement de la capitale de Njimi vers le Bornou témoignent d’une instabilité récurrente. Il a fallu plus d’un siècle pour retrouver une certaine stabilité. Comprendre le débat politique actuel suppose donc de le replacer dans cette profondeur historique. C’est une réalité qui fait partie de notre histoire », explique-t-il.

Tombalbaye : l’unité nationale confrontée au verrouillage politique

À l’indépendance, François Ngarta Tombalbaye, fait de l’unité nationale, de la consolidation de l’État et de l’affirmation de la souveraineté nationale ses principales priorités. Il entend doter le jeune État d’institutions solides, développer les infrastructures et renforcer la présence diplomatique du Tchad sur la scène internationale. Mais cette ambition se heurte rapidement à une dégradation du climat politique. Le 19 janvier 1962, le président signe une ordonnance dissolvant l’ensemble des partis politiques, faisant du Parti Progressiste Tchadien (PPT) la seule formation autorisée.

Pour le Dr Sali Bakari, cette décision constitue le premier grand tournant politique du pays. « À partir de ce moment-là, François Ngarta Tombalbaye se met à dos une grande partie de la classe politique, pas seulement les élites du Nord, mais des responsables issus de plusieurs régions du pays. Tous les efforts entrepris sur les plans économique, social, culturel et diplomatique seront progressivement éclipsés par la crise politique interne, qui conduira finalement au coup d’État de 1975. »

Le coup d’État de 1975 : l’entrée durable des militaires dans la vie politique

Le renversement et la mort de François Tombalbaye ouvrent une nouvelle séquence politique. Pour la première fois, l’armée s’empare du pouvoir par la force. « François Ngarta Tombalbaye n’était pas arrivé au pouvoir par les armes. Il avait été porté par un contexte de pluralisme politique, avec des partis, des syndicats et une véritable vie démocratique. Après 1975, les militaires prennent le pouvoir à la suite d’un coup d’État, marquant une rupture majeure dans l’histoire politique du pays. » À la tête du Conseil supérieur militaire, le général Félix Malloum tente de restaurer la confiance entre l’État et les populations. Cette volonté se traduit notamment par l’ouverture de négociations avec les mouvements rebelles, dont celui dirigé par Hissène Habré.

Les accords de Khartoum de 1978 devaient ouvrir une nouvelle page. Mais, selon l’historien, leur architecture institutionnelle portait déjà les germes de leur échec. « Au lieu d’un président de la République et d’un Premier ministre clairement définis, les accords ont créé une situation où deux centres de pouvoir coexistaient. Cette ambiguïté institutionnelle a rapidement conduit à de nouvelles tensions, puis à la guerre civile. »

Une culture politique marquée par la conquête du pouvoir

Pour Dr Sali Bakari, l’une des principales conséquences de cette période est l’installation progressive d’une culture politique où la violence apparaît comme le principal moyen d’accéder au pouvoir. « Très tôt, le pays a basculé dans la violence, qui s’est ensuite enracinée dans les mentalités. Une partie de l’élite politique et militaire a fini par considérer que seule la lutte armée permettait d’accéder aux responsabilités. Beaucoup pensent encore aujourd’hui qu’il faut disposer d’une rébellion pour espérer gouverner. »

Selon lui, les affrontements politiques ne sont pas fondamentalement motivés par des divergences idéologiques ou programmatiques. « Si les acteurs politiques étaient réellement opposés sur des projets de société, ils pourraient trouver des compromis. Le véritable problème est ailleurs : chacun veut exercer le pouvoir. »

Le consensus, une illusion ?

L’historien estime que le principal défi politique du Tchad réside moins dans la recherche permanente du consensus que dans la capacité à gérer le désaccord. « Depuis François Ngarta Tombalbaye, en passant par le Général Felix Malloum, Goukouni Weddeye, Lol Mahamat Choua, Hissène Habré, Idriss Deby Itno puis Mahamat Idriss Deby Itno, tous les régimes ont placé le consensus au cœur de leur stratégie politique. Pourtant, ce consensus reste souvent superficiel. Les accords sont signés, puis régulièrement remis en cause. Ils servent parfois davantage de pause stratégique que de véritable réconciliation. »

Selon lui, les différents accords de paix conclus au fil des décennies illustrent cette difficulté. « Les groupes rebelles signent des accords avant de reprendre les armes quelques mois plus tard. À d’autres moments, c’est l’État lui-même qui ne respecte pas ses engagements. Cela révèle une difficulté profonde à construire un consensus durable. »

Repenser le modèle politique tchadien

Au fil des décennies, les gouvernements successifs ont multiplié les initiatives de réconciliation, les dialogues politiques et les accords de paix sans une solution durable. «Aujourd’hui encore, l’État négocie avec une multitude d’acteurs, y compris certains groupes d’autodéfense. Cette logique a atteint ses limites. L’État doit pleinement assumer son autorité », selon l’historien.  Pour le Dr Sali Bakari, l’avenir passe par la construction d’un modèle politique propre au Tchad, davantage adapté à ses réalités historiques et sociales. « Le modèle fondé exclusivement sur la recherche du consensus ne fonctionne pas. Il faut désormais imaginer un système capable de gérer les désaccords sans que ceux-ci ne débouchent systématiquement sur la violence. C’est sans doute l’un des grands défis politiques du Tchad pour les années à venir. »

Badour Oumar Ali

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