La participation du Tchad à la compétition continentale de jeu de dames, à Bouaké, en Côte d’Ivoire, du 5 au 9 septembre 2026, ne saurait être réduite à une simple présence sur le damier africain. Elle pose une question plus essentielle : le pays entend t-il durablement accompagner ses talents pour transformer une pratique populaire en véritable discipline de haut niveau ?
Il y a des compétitions que l’on dispute pour gagner, et d’autres qui permettent de mesurer le chemin qui reste à parcourir. La participation du Tchad à la compétition continentale de jeu de dames à Bouaké appartient sans doute aux deux catégories. Sur les cases noires et blanches du damier ivoirien, les représentants tchadiens ne joueront pas seulement contre leurs adversaires. Ils seront aussi confrontés à une réalité plus vaste : celle d’une discipline qui dispose au Tchad de pratiquants, de passionnés et de talents, mais dont la structuration demeure encore à consolider.
Le rendez-vous de Bouaké arrive ainsi comme un révélateur. Il permettra de mesurer le niveau réel de nos joueurs face à une concurrence africaine de plus en plus organisée. Mais il devrait surtout conduire à s’interroger sur ce qui se passe avant et après la compétition : comment prépare-t-on les damistes tchadiens ? Quels moyens leur sont consacrés ? Existe-t-il une véritable politique de détection et de formation ? Et surtout, quelle ambition le pays nourrit-il pour cette discipline ? Car, le jeu de dames n’est pas une découverte au Tchad. Dans les quartiers, les marchés, les lieux de rencontre et les espaces populaires, le damier fait partie de ces jeux qui traversent les générations. Il demande peu de moyens matériels, mais beaucoup de concentration, de mémoire, de patience et de capacité d’anticipation. Le potentiel existe donc. Ce qui manque davantage, c’est le passage organisé du talent à la performance.
Entre le joueur qui domine les parties de quartier et celui qui affronte les meilleurs damistes du continent, il y a un monde. Ce monde s’appelle la formation, l’entraînement régulier, la compétition nationale, l’encadrement technique et l’expérience internationale. Bouaké permettra peut-être de mesurer cet écart. Mais il serait injuste de demander aux seuls joueurs d’en porter la responsabilité. Le haut niveau ne naît jamais du seul talent individuel. Il est le résultat d’un environnement. Les nations qui progressent dans une discipline ne se contentent pas d’envoyer leurs représentants aux compétitions internationales : elles les y préparent longtemps à l’avance.
S’interroger sur cette chaîne de préparation
Une participation continentale ne devrait pas être un événement isolé dans le calendrier. Elle devrait être l’aboutissement d’un championnat national compétitif, d’un système de classement transparent, de stages réguliers et d’une politique de formation permettant aux jeunes talents de se mesurer progressivement aux meilleurs. Le jeu de dames offre, à cet égard, une formidable opportunité. Sa pratique ne nécessite ni infrastructures coûteuses ni équipements sophistiqués. Elle peut commencer dans une salle de classe, une université, une maison de jeunes ou un club de quartier. Avec un minimum d’organisation, les écoles et les établissements universitaires pourraient devenir de véritables pépinières de damistes. Pourquoi ne pas imaginer des championnats scolaires et universitaires régulièrement inscrits au calendrier sportif national ? Pourquoi ne pas établir un classement national des meilleurs joueurs ? Pourquoi ne pas détecter très tôt les jeunes talents et leur offrir un encadrement technique approprié ? La question mérite d’être posée avec sérieux. Car, derrière le damier se joue également une certaine conception du sport. Le jeu de dames apprend à réfléchir avant d’agir, à mesurer les conséquences d’un choix et à accepter que la précipitation puisse conduire à la défaite. Autant de vertus qui dépassent largement le cadre sportif.
A Bouaké, le Tchad aura donc une partie à jouer. Mais la véritable partie se disputera au-delà de la compétition. Elle se jouera dans les mois et les années qui suivront. Il ne faudrait pas que la délégation tchadienne revienne de Côte d’Ivoire avec pour seule conclusion le classement obtenu. Une compétition continentale doit aussi servir de diagnostic. Elle doit permettre d’identifier les insuffisances, de mesurer les progrès et surtout de définir une stratégie. Les podiums africains ne sont jamais le fruit du hasard. Ils sont préparés dans l’ombre, longtemps avant que les médailles ne brillent sous les projecteurs.
Si cette participation continentale du Tchad doit avoir un véritable sens, elle ne peut être une parenthèse. Elle doit devenir le point de départ d’une ambition nouvelle pour le jeu de dames tchadien. Le prochain coup ne se jouera peut-être pas à Bouaké. Il se joue dès maintenant, au Tchad.
Yonwa Maïlébélé












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