Depuis plus de cinq ans, on observe au Tchad une multiplication fulgurante des dédicaces d’œuvres littéraires écrites par des auteurs nationaux. Il suffit d’allumer son poste de radio ou de parcourir les rues de la capitale pour tomber sur des affiches annonçant la dédicace d’un nouveau livre : M. X invite le public à la présentation de son ouvrage, indiquant l’horaire et le lieu de la cérémonie.
Ces événements se déroulent souvent dans des espaces culturels bien connus tels que la salle multimédia du CEFOD, le Centre Al Mouna, le Musée national ou encore la Maison du patrimoine culturel du Tchad. Le jour de la dédicace, la salle est généralement remplie d’un public composé en grande partie de parents, d’amis et de proches venus saluer l’engagement et le courage de l’auteur. Cependant, face à cette multiplication des publications, une question se pose : le contenu de ces œuvres a-t-il un réel impact sur la société ?
Selon les principes fondamentaux de la littérature, tout écrit s’adresse à un public et a pour vocation d’instruire, d’informer ou de transmettre un message. C’est une règle de base. Au Tchad, il est vrai qu’on observe aujourd’hui une véritable floraison d’auteurs et de publications. Les dédicaces se succèdent régulièrement.
Pour Sosthène Mbernodji, président de l’Association des écrivains et auteurs du Tchad (ASEAT), un examen attentif de ces publications révèle, cependant, une réalité préoccupante. « Lorsqu’on regarde de près tous ces livres publiés ou dédicacés, on se rend compte que très peu possèdent un véritable contenu informationnel. Quelques publications seulement peuvent réellement être appelées livres, car un livre obéit à des exigences précises en matière d’écriture », explique-t-il. Selon lui, le désordre observé dans le secteur du livre provient d’une mauvaise compréhension de la liberté d’écrire. Certes, la littérature est un domaine ouvert à tous, mais elle ne s’improvise pas. « Personne ne se réveille un matin pour s’autoproclamer médecin. Il existe des exigences, des bases à maîtriser. C’est la même chose pour la littérature », souligne-t-il.
Pour le président de l’ASEAT, être écrivain suppose d’abordune solide culture de lecture. «Quelqu’un qui n’a pas lu au moins dix livres durant tout son cursus scolaire ne devrait pas s’autoproclamer écrivain. C’est une aberration. Tout écrivain a d’abord été un grand lecteur», affirme-t-il. Il rappelle que de grands auteurs ont été marqués très tôt par la lecture. Il cite notamment Victor Hugo, qui, dès l’âge de 13 ans, s’inspirait déjà des œuvres de François-René de Chateaubriand.
Au Tchad également, plusieurs écrivains reconnus ont été formés par la fréquentation assidue des bibliothèques. Il évoque notamment, N’Djekery Nétônon Noël et Baba Moustapha, dont la scolarité de chacun a été profondément marquée par la lecture. « Les gens écrivent, et c’est une bonne chose. Mais leurs ouvrages parlent de quoi ? Quels messages transmettent-ils aux lecteurs ? Ces livres respectent-ils les normes et les exigences de l’écriture littéraire ? », s’interroge-t-il.
Selon lui, il n’est pas rare de trouver des ouvrages truffés de fautes lexicales, grammaticales, orthographiques ou typographiques. Certains livres présentent un contenu faible, tandis que d’autres ne sont que de simples copiés-collés. « Le livre est un objet d’apprentissage. L’écrivain, en publiant son ouvrage, doit du respect à son lecteur. Un livre sans message clair ne fait qu’embrouiller davantage celui qui le lit », estime-t-il.
La maîtrise de la langue, une exigence fondamentale
Sosthène Mbernodji observe également que certains auteurs ont des difficultés à défendre leur propre œuvre lors des présentations publiques. Or, selon lui, le premier outil de l’écrivain reste la langue. « Le premier matériel de l’écrivain, c’est le mot, c’est le verbe. Si vous ne maîtrisez pas le lexique, la grammaire et les exigences de la langue, il devient très difficile d’exprimer sa pensée par écrit », explique-t-il. Il encourage ainsi les jeunes auteurs tchadiens à lire davantage avant de se lancer dans l’écriture. « Une langue est un code. Ce code permet de transmettre un message à ses lecteurs. Dans le cas contraire, ce que vous écrivez n’est qu’un verbiage », affirme-t-il. Il utilise même un terme ironique pour qualifier certains ouvrages de faible qualité. « Ce ne sont pas des bouquins, mais des bousins », dit-il, en référence à des textes qu’il considère totalement dépourvus de valeur littéraire. Pour lui, ces manuscrits devraient être rejetés dès la maison d’édition.
Enfin, le président de l’ASEAT appelle les autorités à agir pour structurer davantage le secteur du livre. « Le Tchad a véritablement besoin d’une politique culturelle du livre afin de développer sa littérature et d’encadrer les écrivains en herbe », conclut-il.
Djimet Biani












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