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Economie

Crédits scolaires : « Exiger la communication systématique et lisible du TEG » [Dossier 2]

Perçu par beaucoup de travailleur comme une solution à portée de main pour pallier les difficultés liées à la rentrée des classes, le crédit scolaire n’est pas sans conséquence pour l’emprunteur. L’économiste Simael Mbairassem du Centre d’études et de recherche sur la gouvernance des industries extractives et le développement durable (CERGIED) révèle ici ses spécificités, ses non-dits et donne des conseils y afférents.

L’Info : Qu’est-ce qu’un crédit scolaire et quelle est sa spécificité ?

Simael Mbairassem : Le crédit scolaire est un produit de financement à court ou moyen terme proposé par les banques et établissements de microfinance, généralement en amont de la rentrée, pour permettre aux ménages de couvrir les frais liés à l’éducation des enfants notamment les frais d’inscription et de scolarité, les fournitures, les uniformes, parfois le transport ou l’hébergement pour les étudiants. Sa spécificité tient à plusieurs éléments. Tout d’abord, la demande se concentre sur une fenêtre très courte (juillet-août-octobre), ce qui crée une pression de trésorerie particulière pour les ménages et une opportunité commerciale ponctuelle pour les banques. Ensuite, contrairement à un crédit d’investissement ou de trésorerie d’entreprise, il ne génère pas directement de revenu supplémentaire pour l’emprunteur ; il finance une dépense de consommation “obligée”, ce qui le rapproche davantage du crédit à la consommation. Par ailleurs, les parents, notamment les salariés du public et du privé formel, sont souvent contraints d’y recourir faute d’épargne suffisante, ce qui réduit leur pouvoir de négociation. Enfin, le remboursement est généralement adossé au salaire, via prélèvement direct à la source pour les fonctionnaires ou domiciliation de salaire pour les employés du privé — mécanisme qui sécurise la banque bien plus qu’il ne protège l’emprunteur.

Des banques proposent des crédits scolaires à 0%. Pourtant, des clients se plaignent des taux exorbitants des commissions. En tant qu’économiste, qu’en dites-vous ?

Ce que je constate, en tant qu’économiste, c’est un cas classique de coût du crédit dissimulé dans la structure tarifaire plutôt que dans le taux nominal affiché. Plusieurs mécanismes expliquent cet écart entre le “0%” affiché et le coût réel supporté par le client :

Premièrement, le taux d’intérêt n’est qu’une composante du coût total du crédit. Une banque peut légitimement afficher 0% sur les intérêts tout en se rémunérant via des frais de dossier, des commissions de gestion de compte, des frais d’assurance obligatoire (décès-invalidité), ou des commissions de domiciliation, autant de lignes qui, additionnées, peuvent représenter un Taux Effectif Global (TEG) très supérieur à ce que le client anticipait.

Deuxièmement, l’asymétrie d’information est ici centrale : le client, souvent peu familier des mécanismes financiers, se focalise sur le taux d’intérêt nominal qui est un l’élément le plus visible, sans nécessairement comprendre ou demander le TEG, seul indicateur qui reflète le coût réel du crédit.

Troisièmement, le rôle de la régulation : dans l’espace CEMAC, la Commission Bancaire (COBAC) fixe des règles de transparence tarifaire et un plafond d’usure. Si des clients se plaignent de taux “exorbitants”, cela pose la question soit d’un contournement de la réglementation par le biais de commissions non plafonnées, soit d’un déficit de contrôle et de sanction effective sur le terrain.

Ma recommandation est que les autorités monétaires et de protection des consommateurs devraient exiger la communication systématique et lisible du TEG et non du seul taux nominal dans toute publicité de crédit, avec des sanctions dissuasives en cas de manquement. Du côté des clients, la vigilance doit porter sur le contrat dans son intégralité, pas sur le slogan commercial.

En plus de ce crédit, il se trouve que des salariés sont déjà sous le poids d’autres prêts bancaires. Quel regard faites-vous de cette manière de cumuler des crédits ?

C’est un phénomène que je considère comme l’un des risques macro-financiers et sociaux les plus sous-estimés dans notre contexte. Sur le plan microéconomique, un salarié qui cumule plusieurs prélèvements tels que les crédits logement, consommation, scolaire et parfois des dettes informelles voit son reste-à-vivre c’est à dire la part du salaire disponible après tous les prélèvements, se réduire drastiquement, parfois jusqu’à quelques milliers de francs CFA. Cela le fragilise face au moindre choc  lié à la maladie, au décès ou à une urgence familiale et l’expose à des stratégies de survie coûteuses. Cela peut inclure de nouveaux emprunts informels à taux usuraires, vente d’actifs, etc. Dans plusieurs pays de la CEMAC, il n’existe pas encore de centrale des risques suffisamment complète et consultée systématiquement par tous les établissements prêteurs comme les banques, les microfinances et les employeurs. Donc, une banque peut accorder un crédit sans connaître l’endettement global du client contracté ailleurs. De mon point de vue, les responsabilités sont partagées.

Les banques devraient renforcer l’analyse de la capacité de remboursement réelle et non le seul critère de domiciliation de salaire, qui sécurise leur créance mais ne protège pas l’emprunteur. Les employeurs, notamment l’État pour les fonctionnaires, devraient plafonner le taux d’endettement autorisé par prélèvement à la source ; une norme communément admise est de ne pas dépasser un tiers du salaire net en cumul de prélèvements. Tout ceci pourrait être à l’origine d’un risque systémique. Ce qui veut qu’un cumul généralisé de surendettement des ménages, au-delà du drame individuel, peut fragiliser à terme la qualité du portefeuille des banques elles-mêmes, à l’exemple de la hausse des créances en souffrance, si la conjoncture se dégrade (retards de salaires, choc économique, les abattements, etc.).

Certains préconisent les tontines comme alternatives. Quels conseils avez-vous à donner à ce sujet ?

Les tontines ou associations rotatives d’épargne et de crédit occupent une place réelle et ancienne dans le paysage financier informel tchadien, et je pense qu’il faut les aborder avec nuance plutôt qu’avec un enthousiasme ou un rejet systématique. En termes d’atouts réels, elles reposent sur la confiance sociale et la proximité communautaire, ce qui réduit les coûts de transaction et de garantie qu’exige le système bancaire formel. Les tontines favorisent une discipline d’épargne régulière, souvent plus adaptée aux revenus irréguliers du secteur informel. Enfin, elles sont gratuites ou quasi gratuites en termes de coût financier direct, contrairement au crédit bancaire. Malheureusement, elles ne présentent aucun cadre juridique et de garantie c’est-à-dire en cas de fraude, de décès ou de fuite d’un organisateur (“trésorier”), les participants n’ont aucun recours légal formalisé pour récupérer leur mise. Un montant limité et un tour d’attente parfois long, peu compatible avec un besoin ponctuel et daté comme la rentrée scolaire si l’on n’est pas parmi les premiers bénéficiaires du tour constitue une autre limite des tontines.:

Premièrement, ne jamais y placer une épargne dont on ne peut pas se permettre la perte, tant que la tontine n’est pas structurée par un tiers de confiance vérifiable. Deuxièmement, privilégier les tontines adossées à une structure formalisée telle que une association reconnue, l’appui d’une institution de microfinance plutôt que purement informelles entre connaissances. Troisièmement, les considérer comme un complément, non un substitut, au système bancaire. Elles répondent à un besoin de discipline d’épargne, mais ne remplacent pas une politique publique d’inclusion financière. Quatrièmement, à l’échelle des pouvoirs publics, je recommanderais d’encourager la formalisation progressive des tontines via des partenariats avec les institutions de microfinance (les fameuses “tontines bancarisées”), ce qui permettrait de sécuriser l’épargne des ménages tout en la connectant au système financier formel, une piste bien plus prometteuse qu’un rejet ou qu’une ignorance pure et simple de cette pratique.

Interview réalisée par Payang Passoret

 

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ATPE

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