Depuis quelques années, une tendance s’est imposée dans la gestion des hautes fonctions. Il s’agit de l’instabilité institutionnelle. Ministres, directeurs généraux, secrétaires généraux, recteurs… Les nominations se succèdent à un rythme effréné. À peine, un responsable prend ses marques qu’un autre décret vient l’en déloger. Sous couvert de dynamisme et de volonté de changement, c’est en réalité une gouvernance par à-coups qui s’installe, et dont les conséquences sont lourdes pour l’administration et pour le pays. Un dirigeant public a besoin de deux choses élémentaires pour produire des résultats : du temps et de la légitimité. Le temps, pour comprendre un dossier, bâtir une équipe, lancer des réformes et en mesurer les effets ; la légitimité, pour s’imposer auprès de ses collaborateurs, de ses partenaires et de l’opinion.
Or, l’instabilité actuelle prive systématiquement les nouveaux promus de ces deux leviers. Comment avoir l’esprit tranquille quand on sait que l’on peut être relevé à tout moment ? La logique devient alors celle du court terme. On évite les chantiers structurants qui portent leurs fruits sur trois ou cinq ans. On préfère les actions d’éclat, visibles et immédiates, même si elles sont superficielles. On n’ose pas déplaire, réformer, dire non à des pratiques installées. Dans ces conditions, l’audace administrative meurt. Comment avoir la tranquillité d’esprit quand l’épée de Damoclès du prochain remaniement plane en permanence ? L’énergie qui devrait être consacrée à la résolution des problèmes est gaspillée à se prémunir, à ménager des réseaux, à justifier en permanence son maintien. Les cadres supérieurs finissent par adopter une posture de survie plutôt que de service public. Le résultat est une administration frileuse, qui gère l’urgence au lieu de construire l’avenir.
Cette valse des fauteuils a un coût direct. Chaque départ entraîne une rupture de continuité. Les dossiers en cours sont mis en attente, les orientations changent, les équipes sont déstructurées. Un projet lancé par le prédécesseur est souvent abandonné non pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il porte la marque de l’autre. C’est du gâchis en termes de ressources, de temps et de crédibilité. Les partenaires techniques et financiers eux-mêmes s’en plaignent : à qui s’adresser ? Avec qui signer des accords qui tiennent ? Il faut le dire clairement : la stabilité n’est pas l’immobilisme. Un chef de service incompétent ou corrompu doit être relevé. Mais la sanction doit être l’exception, fondée sur l’évaluation et la performance, et non la règle. Gouverner, c’est aussi savoir donner aux hommes et aux femmes choisis les moyens de réussir. Cela suppose un minimum de constance dans les fonctions. Il est donc important de baser les nominations et les maintiens sur des lettres de mission claires, avec des objectifs évaluables sur 2 à 3 ans.
Les cadres techniques de l’administration doivent être protégés des aléas politiques afin d’assurer la continuité de l’État en toute neutralité. Ceux qu’on nomme méritent du temps afin de prouver leur valeur. Un pays qui aspire à l’émergence ne peut se construire sur du sable mouvant. L’instabilité institutionnelle dans les hautes fonctions produit l’effet inverse de celui recherché : au lieu d’accélérer, elle freine. Au lieu de renouveler, elle épuise.
La Rédaction










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