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Traduction et intelligence artificielle : Hassan Moussa Tchay refuse de croire à la disparition de l’humain

L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les métiers de la langue, jusqu’à interroger ceux qui, hier encore, semblaient difficilement automatisables. La traduction et l’interprétation n’échappent pas à cette révolution technologique. Mais pour Hassan Moussa Tchay, interprète au Sénat, la menace que fait peser l’intelligence artificielle sur le métier reste « très relative ». Derrière cette réserve, c’est toute la place de l’humain dans l’acte de traduire qui est posée.

À l’entendre, traduire ne consiste pas simplement à faire passer des mots d’une langue à une autre. C’est d’abord comprendre une pensée, saisir une intention, restituer une émotion et, parfois, interpréter ce qui n’est pas explicitement dit. Autrement dit, la traduction est aussi un exercice de lecture du contexte, des non-dits et des subtilités culturelles. Une dimension que les outils d’intelligence artificielle, malgré leurs performances spectaculaires, ne maîtriseraient pas encore pleinement. Hassan Moussa Tchay établit ainsi une distinction fondamentale entre le traducteur et la machine. L’un exerce un métier qui mobilise jugement, expérience, sensibilité et compréhension du contexte ; l’autre exécute, avec une rapidité remarquable, des opérations fondées sur des modèles et des données. Pour l’interprète, cette différence ne doit pas être minimisée : elle constitue précisément la frontière entre l’assistance technologique et le remplacement de l’homme.

Loin de rejeter l’intelligence artificielle, Hassan Moussa Tchay l’envisage plutôt comme un nouvel instrument dans la boîte à outils du traducteur. Son principal avantage serait la productivité. Là où un traducteur travaillant seul pourrait difficilement dépasser une dizaine de pages par jour, l’utilisation d’outils d’IA pourrait permettre d’en traiter jusqu’à une trentaine, estime-t-il. Cette accélération n’est pas anodine. Dans un secteur où les délais sont souvent courts et les volumes importants, la technologie peut permettre au professionnel de gagner un temps considérable. Mais cette productivité supplémentaire implique aussi une nouvelle responsabilité : celle de contrôler, corriger et contextualiser la production automatique. Le traducteur de demain pourrait donc moins être celui qui traduit chaque phrase manuellement que celui qui supervise, vérifie et garantit la qualité du résultat. Une évolution qui ne signerait pas nécessairement la disparition du métier, mais plutôt sa transformation.

Le piège du mot hors contexte

L’un des arguments avancés par l’interprète est particulièrement révélateur des limites actuelles de la traduction automatique : celui de la polysémie. Un même mot peut recouvrir plusieurs significations selon le contexte. Le terme français « cadre », par exemple, peut renvoyer à un encadrement, à un environnement ou encore à un dirigeant. La difficulté ne réside donc pas dans la connaissance du mot, mais dans l’identification du sens qu’il prend dans une situation donnée. Pour Hassan Moussa Tchay, c’est précisément à cet endroit que l’intervention humaine conserve toute sa pertinence.

Cette observation renvoie à une question plus large : une traduction correcte est-elle nécessairement une bonne traduction ? Pas toujours. Une machine peut produire une phrase grammaticalement acceptable tout en trahissant l’intention du locuteur, le contexte institutionnel ou la portée culturelle d’une expression. Or, dans les domaines politique, diplomatique, juridique ou parlementaire, une nuance mal rendue peut parfois modifier profondément le sens d’un propos.

L’interprète ne minimise toutefois pas l’autre versant de la révolution technologique. Si l’IA augmente considérablement la productivité individuelle, elle pourrait mécaniquement réduire les besoins en personnel. Une institution qui aurait auparavant besoin de quatre traducteurs pourrait, demain, n’en employer que deux, en s’appuyant sur des outils automatisés. C’est probablement là que se situe le véritable défi. L’intelligence artificielle ne remplacera peut-être pas immédiatement le traducteur, mais elle pourrait réduire le nombre de traducteurs nécessaires. La menace ne serait donc pas tant la disparition du métier que la contraction du marché de l’emploi dans le secteur. Le professionnel de la langue devra dès lors apprendre à travailler avec la machine plutôt qu’à la combattre. Sa valeur ajoutée résidera davantage dans son expertise linguistique, sa capacité d’analyse, sa connaissance du contexte et son aptitude à détecter les erreurs que dans la seule capacité à produire rapidement une traduction.

Pour le Tchad, où la diversité linguistique constitue à la fois une richesse culturelle et un défi institutionnel, cette évolution mérite une réflexion particulière. L’intelligence artificielle pourrait offrir des perspectives considérables dans la traduction et l’interprétation, notamment dans les administrations, les institutions publiques, les médias et les organisations internationales. Mais elle pose simultanément la question de la formation. Les traducteurs et interprètes tchadiens devront-ils apprendre à utiliser ces technologies ? La réponse semble s’imposer : oui. Encore faut-il que cette appropriation s’accompagne d’une véritable culture du contrôle et de la vérification. Car, le risque serait de confondre vitesse et précision, automatisation et compréhension, performance technique et intelligence humaine. Les propos de Hassan Moussa Tchay dessinent finalement une voie médiane. Ni technophobie, ni fascination aveugle.

Yonwa Maïlébélé

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