Dr Djiddi Ali Sougoudi, médecin infectiologue, enseignant-chercheur à la Faculté de médecine de N’Djaména et praticien au Centre hospitalo-Universitaire La Renaissance (CHU-R), pointe du doigt les failles du système de santé tchadien. Ilanalyse, dans cet entretien, les raisons qui poussent de nombreux Tchadiens, notamment les personnes disposant de moyens financiers, à se faire soigner à l’étranger. Il évoque le déficit de confiance entre patients et soignants, les insuffisances des plateaux techniques, la formation des médecins, le manque de moyens pour la recherche et la question des investissements publics dans le secteur de la santé.
L’Info : Malgré l’existence de plusieurs hôpitaux et centres de santé au Tchad, pourquoi les personnes qui en ont les moyens continuent-elles de privilégier les soins à l’étranger ?
Dr Djiddi Sougoudi : Il existe aujourd’hui une véritable rupture de confiance entre les soignants et les soignés. La médecine au Tchad est malheureusement devenue, dans certains cas, le terrain d’une véritable pègre qui cherche à s’enrichir. Les bons médecins, ceux qui sont bien formés et compétents, sont de moins en moins disponibles et deviennent parfois difficiles à trouver. Des profanes, que certains appellent communément « Docteur Choukou » ou « Docteur Djim », sont paradoxalement entrés dans le circuit des soins. Aujourd’hui, certains patients confondent médecins et infirmiers, médecins et brancardiers, médecins et garçons de salle, voire médecins et autres personnes qui n’ont aucune qualification médicale. Cette présence d’une main-d’œuvre hétéroclite, composée de soignants et de faux soignants, a favorisé la prolifération de pratiques indélicates et contribué à détruire la confiance entre les professionnels et les patients.
Il existe également des évacuations que je qualifierais parfois de fantaisistes, voire de touristiques. Certains Tchadiens profitent des possibilités d’évacuation pour découvrir d’autres pays. C’est ce qu’on pourrait appeler le « tourisme sanitaire ». L’État doit davantage contribuer à améliorer la performance des hôpitaux, mais aussi les compétences et la compétitivité des médecins tchadiens, qui sont souvent délaissés et bénéficient insuffisamment de la formation continue.
Le manque de plateau technique et d’équipements explique-t-il à lui seul les évacuations sanitaires ? Quels sont les principaux examens ou traitements qui font encore défaut au Tchad ?
Certes, il manque parfois véritablement certains équipements ou examens diagnostiques. Mais le terme « plateau technique » est devenu une sorte de langage qui sert parfois à justifier nos propres échecs et nos propres insuffisances. Depuis des décennies, des milliards sont injectés dans le secteur, mais le changement ne suit pas toujours. C’est parce que le leadership fait défaut et la pénurie de matériels de diagnostic et de soins est la bienvenue. Le problème ne réside d’ailleurs pas uniquement dans l’absence de machines. Certaines machines existent, mais ne fonctionnent pas faute de personnel compétent, correctement formé et régulièrement recyclé. Imaginez un technicien de laboratoire à peine sorti d’un institut, propulsé responsable d’un laboratoire, sans recyclage ni formation continue. Comment voulez-vous obtenir des résultats performants ?
Concernant les examens et traitements qui nécessitent encore des évacuations, la liste est longue. Des examens relativement courants, comme l’hémoculture ou la recherche de certains germes responsables de maladies telles que la leishmaniose, la brucellose, certaines borrélioses ou encore des examens virologiques nécessitant la Polymerase Chain Reaction (PCR), restent insuffisamment disponibles. En cardiologie également, certaines explorations manquent. Les examens spécialisés sont nombreux, auxquels il faut ajouter les interventions chirurgicales et certains traitements qui ne sont pas encore disponibles dans le pays. Nous avons énormément à améliorer dans notre système de santé.
Le Tchad dispose-t-il aujourd’hui de suffisamment de spécialistes et de structures capables de prendre en charge les pathologies complexes ?
Le Tchad, ou plutôt les jeunes médecins tchadiens, ont fait d’énormes progrès au cours des 25 dernières années en matière de spécialisation. De nombreux spécialistes formés au Tchad ou à l’étranger sont revenus au pays. Il y a cinq ou dix ans, plusieurs spécialités médicales étaient pratiquement orphelines de spécialistes. Aujourd’hui, la situation a beaucoup évolué. Mais il faut accompagner ces spécialistes par le perfectionnement, les équipements et la formation du personnel d’appui. Un spécialiste, quelle que soit sa discipline, a besoin d’un personnel compétent, de laboratoires performants et d’équipements adéquats. Beaucoup de spécialistes manquent encore de moyens et d’encouragements. Par exemple, nous avons des oncologues tchadiens formés et revenus au pays, mais il n’existe pas encore suffisamment de structures d’oncologie capables de leur permettre de travailler dans de bonnes conditions. Nous avons également des insuffisances en psychiatrie. La gériatrie, qui s’occupe des pathologies liées au vieillissement, est une autre spécialité quasiment inexistante. Il faut surtout comprendre qu’un ou deux spécialistes ne peuvent pas, à eux seuls, faire fonctionner durablement une spécialité. Il faut plusieurs confrères afin de créer une émulation, travailler en équipe et rechercher constamment l’excellence.
Les facultés de médecine tchadiennes forment-elles suffisamment bien les futurs médecins et les stages pratiques permettent-ils réellement de compléter la formation théorique ?
La formation est globalement solide, mais il manque un cadre idéal pour la dispenser. Elle demeure trop théorique, pas pratique. Depuis sa création (vers les années 90), la Faculté de médecine de N’Djaména manque notamment d’une véritable salle de dissection et de laboratoires permettant aux étudiants de réaliser des expériences dans de bonnes conditions. La médecine est une science de précision. Une insuffisance dans la formation des futurs médecins aura nécessairement un impact sur la qualité des soins.
Aujourd’hui, les amphithéâtres sont devenus pléthoriques et le niveau de certains étudiants baisse. Parallèlement, des facultés de médecine ont été créées dans plusieurs provinces, notamment à Abéché, Faya ou Bongor, sans que les ressources humaines, matérielles et pédagogiques ne suivent réellement. C’est une politique que je considère comme irréfléchie. Il faut d’abord consolider l’existant avant de multiplier les établissements. Les cours sont parfois dispensés dans des locaux dépourvus de moyens suffisants. Imaginez une salle où la lumière empêche de voir correctement les projections du vidéoprojecteur.
Concernant les stages, ils sont assurés, mais avec beaucoup d’insuffisances. Certains étudiants arrivent en septième année sans avoir acquis les compétences pratiques nécessaires, tandis que d’autres sont parfaitement éveillés et performants. La preuve est que de nombreux médecins formés au Tchad deviennent ensuite majors de promotion dans leurs formations spécialisées. Cela démontre que notre faculté ne produit pas uniquement des médiocres.
Dans certains services, des stagiaires, qu’ils soient en médecine générale ou dans des spécialités comme la gynécologie, la chirurgie, la néphrologie, l’urologie ou la gastro-entérologie, peuvent parfois se retrouver seuls à gérer certaines situations. Cela peut constituer un danger pour les patients. Les hôpitaux doivent donc améliorer considérablement les conditions d’accueil et d’encadrement des étudiants en stage.
Comment améliorer la formation, la spécialisation et la recherche médicale au Tchad afin de réduire la dépendance vis-à-vis de l’étranger ?
Aujourd’hui, le savoir est largement accessible. Nos smartphones constituent une source presque inépuisable de connaissances médicales. Mais cela ne signifie pas que nous devons nous passer des formations spécialisées à l’étranger. Le véritable problème est que nos écoles de médecine rencontrent d’énormes difficultés. Les ressources ne suivent pas toujours et les recrutements d’étudiants ne tiennent pas suffisamment compte des capacités réelles d’accueil et des ressources disponibles. Une faculté de médecine exige des moyens considérables, notamment pour les laboratoires, les équipements, les enseignants, les stages et la recherche.
La recherche médicale doit également être une priorité. Pour produire un véritable travail scientifique, il faut collecter des données fiables, mener des recherches et disposer de laboratoires performants. Tout cela nécessite des financements conséquents. Beaucoup d’enseignants, au Tchad comme ailleurs en Afrique, se contentent parfois de publier des travaux de thèse dans le seul objectif de progresser dans leur carrière académique. Mais la recherche doit aller au-delà de cette logique et contribuer à produire de nouvelles connaissances. Il faut également lutter contre la malhonnêteté scientifique et la fabrication de données. Une véritable recherche exige de la rigueur, de l’éthique et des moyens.
L’État devrait-il investir davantage dans la formation, les équipements et les hôpitaux plutôt que de consacrer d’importantes ressources aux évacuations sanitaires ?
Bien sûr. C’est une évidence. L’autonomie médicale constitue une question de sécurité nationale. Voir nos citoyens partir sous d’autres cieux pour se faire soigner est d’abord un constat d’échec pour notre système. Nous devons parvenir à l’autosuffisance dans les prestations de soins, mais aussi protéger notre économie. Lorsque des milliers de Tchadiens partent se faire soigner à l’étranger, ce sont des milliards de francs qui sortent du pays. Cet argent contribue au développement des systèmes de santé des pays qui accueillent nos patients. Je demande à l’État de construire et de faire fonctionner des hôpitaux crédibles. Ils peuvent coûter cher, mais ils doivent être efficaces. L’objectif doit être d’éviter cette ruée permanente vers l’étranger. La création du CHU-R, l’Hôpital de la Renaissance, allait dans cette direction. Cette initiative doit être élargie afin de créer d’autres établissements de même envergure et surtout de même vision. Quant aux investissements annoncés dans le secteur de la santé, il faut se demander s’ils sont réellement visibles sur le terrain. Dans la loi de finances, environ 224 milliards de francs CFA seraient consacrés à la santé, soit autour de 11 % du budget national annuel. Mais, dans la réalité, une partie importante de ces ressources ne serait pas effectivement exécutée. Tout se décide et se dit souvent sur le papier, dans les discours, à l’Assemblée nationale ou au Sénat. L’enseignement supérieur n’est pas non plus mieux loti. Les ressources ne suivent pas suffisamment et cela est préoccupant pour l’avenir de notre pays.
Interview réalisée par Kary Amadou












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