La mise hors service des deux émetteurs du Centre émetteur du Grédia ne relève pas d’un simple incident technique. Elle est le symptôme d’une crise profonde, installée depuis des années, où se mêlent négligence administrative, défaillance énergétique chronique et absence de vision stratégique.
Depuis plus d’une décennie, la Radiodiffusion Nationale Tchadienne peine à remplir sa mission première : informer l’ensemble du territoire. Les deux émetteurs en ondes courtes continental et Thallas sont tombés successivement en panne en 2014 et 2016, sans qu’aucune solution durable n’ait été mise en place depuis. Pourtant, ces équipements avaient été acquis à grands frais par l’État, dans l’objectif de garantir une couverture nationale, notamment dans les zones rurales et enclavées.
Aujourd’hui, une large partie du pays est tout simplement coupée de la radio nationale. Dans un contexte où l’accès à l’information reste limité dans plusieurs régions, cette défaillance dépasse le cadre technique. Elle pose un véritable problème d’équité et de cohésion nationale. Selon nos sources, la situation actuelle est le résultat d’un long processus de dégradation ignoré ou minimisé par les autorités en charge. Ils dénoncent un manque d’écoute flagrant face aux alertes répétées sur l’état des équipements. Les recommandations techniques, pourtant essentielles à la survie des installations, n’ont pas été suivies d’effets concrets.
Sur le plan technique, les causes sont connues et documentées : détérioration des tubes amplificateurs pièces clés pour la transmission du signal, absence de maintenance régulière et surtout instabilité chronique de l’alimentation électrique. Les émetteurs, conçus pour fonctionner à pleine puissance, ont été exploités pendant des années en régime dégradé. «Nous avons été contraints de travailler en puissance réduite pendant longtemps », expliquent les techniciens. Une situation anormale qui a progressivement endommagé les composants essentiels jusqu’à provoquer l’arrêt total du système. Autrement dit, la panne actuelle n’a rien de soudain. Elle était prévisible, et donc évitable.
À cela s’ajoute l’effondrement du système énergétique de secours. Les deux groupes électrogènes de 500 kW, acquis en 2005 et 2006 pour pallier les coupures d’électricité, sont eux aussi hors service. Cette défaillance en cascade illustre un problème plus large. L’absence de politique de maintenance et de renouvellement des équipements.
Les tentatives de réparation, bien que réelles, semblent avoir été tardives et insuffisantes. L’intervention d’experts étrangers, notamment une entreprise italienne, n’a pas permis de renverser la situation. La raison ? Une anticipation inexistante de la rareté des pièces de rechange. Plusieurs composants essentiels ne sont plus fabriqués, rendant toute réparation quasiment impossible. « Nous avons essayé avec les anciennes pièces disponibles, mais elles ont fini par céder », confient les techniciens. Cette déclaration met en lumière une gestion à court terme, où l’on improvise au lieu d’anticiper.
Au-delà des aspects techniques, cette situation soulève une question fondamentale : comment un service public aussi stratégique peut-il être laissé à l’abandon pendant autant d’années sans réaction efficace ? L’absence de couverture nationale de la radio publique traduit un déficit de gouvernance et un manque de priorisation des infrastructures essentielles.
En définitive, la panne des émetteurs de Grédia n’est pas un accident isolé, mais le résultat d’un enchaînement de négligences. Elle met en évidence les limites d’un système où les alertes techniques sont ignorées, où la maintenance est reléguée au second plan et où les investissements publics ne sont pas protégés dans la durée.
Tant qu’une réforme structurelle, incluant une gestion rigoureuse, une maintenance planifiée et une véritable prise en compte des réalités techniques, ne sera pas engagée, la Radiodiffusion Nationale Tchadienne risque de rester silencieuse là où sa voix est pourtant la plus attendue.
Abakar Gombo Doungous












Ajouter un commentaire