Plus de trois ans après les recommandations du Dialogue National Inclusif et Souverain, la promesse d’un nouvel émetteur moderne pour la Radiodiffusion Nationale Tchadienne(RNT) tarde toujours à se concrétiser. Pourtant annoncé comme une solution urgente pour rétablir la couverture nationale, le projet semble aujourd’hui enlisé dans des lenteurs administratives et des incohérences organisationnelles.
À l’origine, l’objectif était clair, remplacer des équipements devenus obsolètes, les émetteurs Thallas et continental, hors service depuis 2014, qui ont progressivement réduit au silence la radio nationale dans une grande partie du monde rural. Depuis lors, des millions de Tchadiens, notamment dans les zones enclavées, sont privés d’un accès régulier à l’information publique.
Face à cette situation, un fonds a été débloqué par les autorités pour acquérir un nouvel émetteur à ondes courtes de 100 kilowatts, censé moderniser le centre émetteur de Grédia. Mais dès le départ, une opacité persiste, le montant exact de cet investissement reste inconnu, alimentant les interrogations sur la gestion et la transparence du projet.
Le contrat a été signé en 2022 avec la société américaine Continental Electronics Corporation, spécialisée dans la fabrication d’équipements de radiodiffusion. Sur le papier, le calendrier semblait maîtrisé : fabrication en 2023, livraison prévue un an plus tard. Mais dans la réalité, les délais ont rapidement dérapé. Certes, certaines étapes techniques étaient nécessaires. Définition des spécifications, validation des choix technologiques, mission officielle à Dallas en octobre 2023 pour finaliser les détails du projet. Mais ces démarches, normales dans tout projet industriel, peinent à justifier à, elles seules, un tel retard.
Aujourd’hui, selon plusieurs sources concordantes, l’émetteur est entièrement fabriqué et prêt à être livré. Et pourtant, il n’est toujours pas au Tchad. Ce blocage met en lumière une réalité préoccupante. Ce ne sont plus les contraintes techniques qui freinent le projet, mais bien des lourdeurs administratives et des défaillances organisationnelles. Parmi les obstacles évoqués figurent les difficultés liées au transfert de devises pour le paiement du constructeur, mais aussi des procédures logistiques et diplomatiques inachevées.
Autre point critique, la mission de réception technique. Une équipe de techniciens tchadiens doit se rendre aux États-Unis pour valider l’équipement et suivre une formation essentielle à son exploitation. Cette formation, prévue sur trois à quatre semaines, doit leur permettre de maîtriser le montage, le démontage et la maintenance de l’émetteur. Mais là encore, le processus est bloqué. Les techniciens, censés être déjà en formation, sont toujours à N’Djaména, dans l’attente de visas. Une situation qui illustre, une fois de plus, un manque d’anticipation flagrant. « Nous sommes les hommes du terrain. Il est important que nos recommandations techniques soient prises en compte», confie un technicien sous anonymat. Derrière cette déclaration se cache un malaise plus profond. Celui d’un personnel technique souvent marginalisé dans les prises de décision, alors même qu’il est au cœur de la réussite du projet.
Pendant ce temps, sur le site de Grédia, les anciens émetteurs ont été démontés pour faire place au nouveau dispositif. Mais cette anticipation, loin d’être une avancée, expose une autre fragilité, l’infrastructure n’est pas prête.
Le système d’antenne, vieux de plusieurs décennies, présente de sérieux dysfonctionnements et nécessite une rénovation complète. Le bâtiment doit être réhabilité, le réseau électrique remis à niveau, et le système de climatisation restauré autant de conditions indispensables au bon fonctionnement d’un émetteur moderne. Autrement dit, même si l’équipement arrivait aujourd’hui, son installation ne serait pas immédiate. Ce décalage entre l’acquisition du matériel et la préparation du site traduit un manque de planification globale. Le projet semble avoir été conçu en fragments, sans coordination efficace entre les aspects techniques, logistiques et administratifs.
Officiellement, les responsables assurent que le processus suit son cours normal. Mais sur le terrain, les retards s’accumulent et les incertitudes persistent. Jusqu’à quand faudra-t-il attendre ? Et surtout, à quel coût pour un pays déjà confronté à un déficit d’accès à l’information ? Car au-delà des chiffres et des procédures, l’enjeu est fondamental. Il s’agit de rétablir un service public essentiel. Dans un pays où la radio demeure le principal moyen d’information pour une grande partie de la population, chaque jour de retard prolonge une forme d’exclusion informationnelle.
En définitive, ce projet, pourtant stratégique, révèle une fois de plus les limites d’une gouvernance marquée par l’improvisation, le manque de transparence et l’insuffisante prise en compte des réalités techniques. Un émetteur prêt mais bloqué à l’étranger, des techniciens immobilisés par des formalités, des infrastructures locales inadaptées. Tout est réuni pour illustrer un paradoxe inquiétant celui d’un projet financé, réalisé… mais incapable d’aboutir.
Abakar Gombo Doungous












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