Quatre ans après la signature de l’Accord de Doha, le débat sur son héritage reste ouvert. Pour ses partisans, ce texte a permis d’éviter une nouvelle guerre civile et d’intégrer d’anciens mouvements politico-militaires dans les institutions. Pour ses détracteurs, il demeure un compromis inachevé dont certaines promesses tardent encore à produire tous leurs effets.
Parmi les signataires, Abdallah Chidi Djorkodeï revendique un regard de témoin privilégié. Ancien responsable d’un mouvement politico-militaire, aujourd’hui président du Parti pour la Réforme et l’Indépendance Économique (PRIE) et Secrétaire général du Sénat, il incarne cette génération d’anciens rebelles devenue acteur des institutions de la République. Son récit commence bien avant Doha. Selon lui, le recours aux armes répondait à une conviction politique : celle de créer les conditions d’un dialogue national susceptible de réconcilier les Tchadiens. « Notre objectif n’était pas la guerre pour la guerre, mais de permettre aux fils et aux filles du pays de vivre ensemble dans la paix », explique-t-il. À ses yeux, le véritable tournant intervient après la disparition du Maréchal du Tchad Idriss Deby Itno en 2021. Là où les tentatives précédentes de dialogue étaient restées sans issue, l’arrivée au pouvoir du président de la République, Maréchal Mahamat Idriss Deby Itno ouvre une nouvelle séquence politique.
Pour lui, le nouveau chef de l’État choisit alors de tendre la main aux groupes armés comme aux opposants civils, avec l’ambition de mettre un terme à des décennies d’affrontements. Avant Doha, rappelle Abdallah Chidi Djorkodeï, plusieurs rencontres exploratoires se tiennent à Rome puis à Paris. Elles débouchent sur près de cinq mois de négociations dans la capitale qatarie entre les représentants du gouvernement et les mouvements politico-militaires. Ces discussions aboutissent, en août 2022 à la signature de l’Accord de Doha, préalable au Dialogue National Inclusif et Souverain. Pour l’ancien chef rebelle, cette décision relevait autant du pari que de la nécessité. Les mouvements armés voulaient vérifier si l’ouverture affichée par les nouvelles autorités se traduirait par des actes. À l’entendre aujourd’hui, le bilan plaide en faveur de cette option. « Beaucoup annonçaient que le Tchad replongerait dans les violences de 1979 et 1980. Ce scénario ne s’est pas produit », affirme-t-il, en mettant en avant la stabilité du pays, la libre circulation des populations et l’absence d’un effondrement institutionnel redouté au lendemain de la transition.
Le fruit de l’Accord de Doha
Son propre parcours constitue, selon lui, l’illustration de cette évolution. Nommé Secrétaire général du Sénat, il estime que cette responsabilité n’aurait jamais été possible sans l’application des engagements issus de Doha. Mais il insiste surtout sur une réalité plus large : plusieurs anciens signataires occupent désormais des fonctions de ministres, d’ambassadeurs, de responsables territoriaux, d’officiers généraux ou de hauts cadres de l’administration. Pour lui, cette intégration progressive démontre que le processus n’est pas resté symbolique. Il y voit la traduction concrète d’une volonté d’inclusion politique longtemps réclamée par les groupes armés. Abdallah Chidi Djorkodeï va plus loin. Il estime que l’expérience tchadienne dépasse désormais les frontières nationales. Selon lui, plusieurs pays africains confrontés à des crises internes se seraient intéressés au modèle tchadien en envoyant des délégations pour étudier les mécanismes qui ont conduit au Dialogue national et à l’Accord de Doha.
Il souligne également que la transition tchadienne n’a pas fait l’objet de sanctions de la part de l’Union africaine ou des Nations unies, un élément qu’il interprète comme une forme de reconnaissance internationale du processus engagé. Reste toutefois une question centrale : celle des mouvements qui n’ont pas signé l’accord ou qui demeurent à l’extérieur du pays. Sur ce point, le dirigeant du PRIE adopte un ton conciliant. « Il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix », résume-t-il. Son appel s’adresse à ceux qui poursuivent encore la lutte armée. Il les invite à rentrer au Tchad, à abandonner les armes et à défendre leurs idées dans le cadre du pluralisme politique. À ses yeux, le pays offre désormais un espace permettant à chacun de créer un parti, de présenter un projet de société et de solliciter le suffrage des électeurs. Il inscrit également cette vision dans une perspective économique. Le Plan national de développement, l’arrivée d’investisseurs étrangers et la multiplication des partenariats internationaux, estime-t-il, créeraient un contexte plus favorable à la stabilité qu’à la confrontation.
Abdallah Chidi Djorkodeï défend une lecture résolument politique de la transition. Selon lui, l’avenir du pouvoir appartient désormais aux urnes. Il affirme que les citoyens seront libres de reconduire les dirigeants actuels ou d’en choisir d’autres, convaincu que cette compétition devra se dérouler dans le cadre d’élections transparentes. Derrière ce plaidoyer apparaît toute la philosophie que les défenseurs de l’Accord de Doha cherchent aujourd’hui à imposer : faire du dialogue non plus une parenthèse de la transition, mais un principe durable de règlement des crises politiques au Tchad. Reste à savoir si cette ambition saura convaincre les acteurs qui demeurent encore en marge du processus et répondre aux attentes de ceux qui jugent que la paix ne peut être durable sans réconciliation complète, justice et réformes profondes des institutions.
Yonwa Maïlébélé












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