À Abéché, sous les hangars en tôle du grand marché, les étals se garnissent de tomates, de bananes suspendues en grappes et de sacs de mil soigneusement empilés. La ville semble vibrer au rythme du commerce. Pourtant, derrière cette animation apparente, les habitants décrivent une réalité plus nuancée : celle d’un pouvoir d’achat fragilisé et d’une économie qui peine à retrouver son dynamisme.
Haoua Youssouf, ménagère, ajuste son voile avant d’évoquer son quotidien. Elle ne parle pas d’effondrement, mais d’adaptation. « Je n’ai pas rencontré de grandes difficultés pour acheter de la nourriture ou des vêtements. Si je ne peux pas faire des provisions pour un mois entier, je le fais au jour le jour, selon mes moyens », explique-t-elle. Pour elle, la situation est « un peu difficile », mais reste gérable à condition de revoir ses habitudes. Elle reconnaît toutefois que les prix ont sensiblement augmenté pendant le Ramadan : « Le prix de la viande était de 1 000 F CFA avant le Ramadan ; il est maintenant de 2 000 F CFA ».
Au grand marché, Zeinaba Issaka, vendeuse de fruits et légumes, confirme cette tendance. Si elle affirme ne pas avoir rencontré de difficultés majeures pour ses propres achats, elle constate une pression croissante sur son activité. « Le carton de bananes est passé de 25 000 à 35 000 F CFA », indique-t-elle, précisant que la caisse de tomates se maintient autour de 10 000 F CFA. Cette hausse affecte directement ses ventes : « J’ai des difficultés à vendre les bananes à cause de l’augmentation des prix, car les clients marchandent beaucoup ». Elle confie ne plus pouvoir « assumer le coût des produits essentiels de la même manière qu’avant ». Le commerce se poursuit, mais les marges se réduisent et les négociations s’éternisent.
Dans un autre registre, celui des matériaux de construction, Bichara Amaris Al-Taher, un quincaillier, observe une relative stabilité des prix de base. Le ciment en provenance du Cameroun se maintient à 11 500 F CFA, celui du Nigeria à 12 500 F CFA. Les barres de fer conservent également leurs tarifs : 2 000 F CFA pour le numéro 6, 3 000 F CFA pour le numéro 8, 5 000 F CFA pour le numéro 10 et 7 000 F CFA pour le numéro 12. Le bois varie entre 4 000 et 5 000 F CFA selon son origine. Toutefois, cette stabilité sectorielle ne signifie pas l’absence de difficultés. « Les prix des pièces de tissu ont fortement augmenté. La pièce coûtait 11 000 F CFA ; elle est maintenant à 17 500 F CFA ». Cette flambée, selon lui, a ralenti les ventes : les clients hésitent davantage et réduisent les quantités achetées.
Une économie fragile malgré une amélioration de la sécurité
Si commerçants et ménagères s’adaptent, les acteurs de la société civile dressent un constat plus global. Pour Kalfa Ahmat Kalfa, président de l’Association des jeunes abéchois pour le développement socio-éducatif et environnemental (AJADSE), « la situation économique à Abéché reste difficile et fragile ». Malgré la multiplication des boutiques à travers la ville, il estime qu’il n’y a « pas de réelle amélioration ces derniers temps ».
Il évoque une baisse du pouvoir d’achat et un ralentissement des activités commerciales, qu’il attribue notamment à l’accès limité à l’électricité qui, selon lui, ne couvrirait pas 20 % de la ville, difficultés d’accès à un internet stable et fiable, à la hausse du prix du carburant et à une circulation rendue plus complexe par la croissance démographique. La cherté de la vie est, selon lui, « très visible ». Il cite l’exemple du mil : « Un koro vendu entre 350 et 400 F CFA coûte aujourd’hui entre 500 et 600 F CFA. » Les loyers ont également augmenté : une maison de deux chambres, qui se louait entre 20 000 et 25 000 F CFA, nécessite désormais entre 70 000 et 80 000 F CFA. Le transport suit la même tendance, avec un trajet en moto-tricycle passé de 500 à 1 000 F CFA.
Sur le plan de l’emploi, la situation préoccupe particulièrement la jeunesse. « Il est devenu très difficile pour les jeunes de trouver du travail à Abéché », affirme-t-il. D’après lui, beaucoup se tournent vers le secteur informel ou vers un auto-emploi de subsistance, souvent sans accompagnement structuré. Malgré la présence d’ONG nationales et internationales, il estime que la jeunesse locale ne bénéficie que très peu des opportunités offertes : « Ces jeunes ont toujours été jugés non expérimentés par les ONG », regrette-t-il. Les soutiens institutionnels, bien qu’existants, resteraient limités et ne toucheraient « même pas 30 % » des populations dans le besoin.
Tous s’accordent cependant sur un point. La situation sécuritaire s’est améliorée. Zeinaba Issaka évoque une ville « plus sûre qu’avant ». Bichara Amaris Al-Taher confirme que la stabilité retrouvée favorise la continuité des activités commerciales. Kalfa Ahmat Kalfa reconnaît également que, malgré les événements passés, Abéché demeure relativement calme. Pour autant, la stabilité sécuritaire ne suffit pas à relancer pleinement l’économie. Selon les acteurs locaux, les priorités devraient porter sur un soutien accru aux jeunes et aux femmes, la création d’emplois, l’amélioration des infrastructures de base et une implication plus forte de la jeunesse dans les processus décisionnels.
Sikngaye Tamaltan Inès












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