Accueil » Assurance : Un levier encore sous-exploité pour l’économie tchadienne (Dossier 3)
Société

Assurance : Un levier encore sous-exploité pour l’économie tchadienne (Dossier 3)

Le secteur des assurances reste peu développé au Tchad, malgré son rôle dans la protection des ménages, des entreprises et le financement de l’économie. Pour Simael Mbairassem, économiste au Centre d’études et de recherche sur la gouvernance, les industries extractives et le développement durable (CERGIED), un marché assurantiel plus dynamique pourrait contribuer à renforcer les investissements, limiter les effets des chocs économiques et accompagner les ambitions de développement du pays.

L’Info : Quelle est la contribution du secteur des assurances au développement de l’économie tchadienne ?

Simael Mbairassem : Pour planter le décor macroéconomique, le PIB du Tchad s’élevait à 20,6 milliards de dollars en 2024, pour une population estimée à 20,3 millions d’habitants et un PIB par habitant d’environ 1.016 dollars. L’économie a enregistré une croissance de 3,1 %, portée principalement par les secteurs non pétroliers, notamment l’agriculture et les services. Le pétrole ne représente plus qu’environ 15 % du PIB, même s’il continue de contribuer à 41 % des recettes publiques et demeure le principal produit d’exportation. Dans ce contexte, le secteur des assurances reste minuscule. Au sein de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances (CIMA), le taux de pénétration de l’assurance n’était que de 1,02 % en 2020, contre 2,6 % en moyenne en Afrique et 7,4 % dans le monde. Le Tchad se situe en dessous de cette moyenne régionale et occupe l’avant-dernière place des 14 États membres.

Le marché est concentré autour de trois compagnies regroupées au sein de l’Association des sociétés d’assurances du Tchad (ASAT). Les primes d’assurance représentent seulement quelques milliards à une quinzaine de milliards de FCFA par an, un montant dérisoire comparé à un PIB estimé entre 12 000 et 13 000 milliards de FCFA. À titre de comparaison régionale, la Côte d’Ivoire a enregistré 601,9 milliards de FCFA de primes en 2023, tandis que le Sénégal a franchi les 311 milliards de FCFA en 2025. Ce contraste montre l’ampleur du potentiel de développement du secteur au Tchad.

En quoi une faible couverture assurantielle constitue-t-elle un frein à l’investissement et à la croissance ?

Le secteur privé tchadien est encore embryonnaire, majoritairement informel et dominé par les microentreprises. Plus de 85 % des emplois relèvent du secteur informel. Ce qui signifie que la grande majorité des acteurs économiques évoluent sans couverture assurantielle.

Dans les pays où le marché de l’assurance est développé, les compagnies jouent un rôle d’investisseurs institutionnels. Au Sénégal, par exemple, elles ont injecté 649,7 milliards de FCFA dans l’économie en 2024, à travers les obligations, les titres publics ou les dépôts bancaires. Au Tchad, un secteur aussi réduit ne peut jouer ce rôle de financement de l’économie. Par ailleurs, avec un taux de pauvreté de 42,3 %, chaque choc sanitaire, climatique ou accidentel devient un facteur d’appauvrissement supplémentaire pour les ménages. À l’échelle nationale, cette situation freine l’accumulation de capital, l’investissement et l’émergence d’une classe moyenne capable de soutenir durablement la croissance.

Quels secteurs de l’économie gagneraient le plus à être davantage assurés ?

L’agriculture, l’élevage, les mines ainsi que les secteurs des transports et du BTP sont ceux qui gagneraient le plus à bénéficier d’une meilleure couverture assurantielle. Le programme « Tchad Connexion 2030 », qui prévoit la mobilisation d’environ 30 milliards de dollars pour financer 268 projets, représente une véritable opportunité. Chaque projet d’infrastructure, minier ou agro-industriel constitue un risque à assurer. Encore faut-il que les assureurs locaux disposent des capacités financières nécessaires pour couvrir une partie de ces risques, au lieu de laisser cette couverture aux réassureurs étrangers.

Quel rôle l’assurance joue-t-elle dans la résilience des entreprises et des ménages face aux chocs économiques ?

Le Tchad est confronté à des chocs récurrents. L’inflation est passée de 3,7 % en 2023 à 4,1 % en 2024, sous l’effet de la hausse des prix de carburant et des mauvaises récoltes. Les inondations de 2024 ont également affecté la croissance agricole, tandis que le pays continue de faire face à l’afflux de réfugiés lié à la crise soudanaise. Dans un marché assurantiel plus développé, une partie de ces risques serait mutualisée grâce à des mécanismes comme l’assurance agricole ou la couverture contre les catastrophes naturelles. Au Tchad, en leur absence, c’est essentiellement le budget de l’État qui absorbe ces chocs, avec l’appui de l’aide internationale.

Quelles mesures permettraient de renforcer la contribution du secteur des assurances à l’économie nationale ?

Plusieurs pistes peuvent être envisagées. Il faudrait d’abord fixer une trajectoire permettant au Tchad de se rapprocher progressivement de la moyenne de la zone CIMA, puis de la moyenne africaine en matière de pénétration de l’assurance. Il est également nécessaire de renforcer la capitalisation des compagnies d’assurance, de développer la micro-assurance destinée aux 88 % de travailleurs du secteur informel, d’intégrer davantage les assureurs locaux dans les projets du programme « Tchad Connexion 2030 » et d’alléger  la fiscalité sur certains produits afin de les rendre plus accessibles.

Les expériences observées dans d’autres pays de la zone CIMA montrent que le potentiel de progression est réel. Le marché tchadien reste aujourd’hui résiduel dans une économie déjà fragile, mais son potentiel de rattrapage est considérable si les réformes structurelles intègrent pleinement le développement du secteur assurantiel.

Interview réalisée par Sikngaye Tamaltan Inès

À propos de l'auteur

ATPE

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire