Derrière chaque chanson qui fait vibrer le public, se cache souvent un travailleur de l’ombre. Avant la voix de l’artiste, avant les paroles et parfois même avant que le titre ne trouve son identité, il y a le beat. Au Tchad, le métier de beatmaker gagne progressivement du terrain, porté par une nouvelle génération de créateurs mais reste encore confronté au manque de reconnaissance, de formation et de moyens professionnels.
Dans un studio, tout commence parfois par quelques notes, une mélodie, un rythme ou une simple idée. Progressivement, les sons se superposent et une ambiance prend forme. C’est dans cet univers que travaille le beatmaker, ce créateur chargé de concevoir l’univers sonore sur lequel l’artiste viendra poser sa voix et exprimer son talent.
Pour l’artiste Mbaïtolnan Hermann alias MBH La Bombe, le beatmaking constitue tout simplement le cœur sonore d’une chanson. « C’est à travers le beat que l’on crée une ambiance, une identité et une émotion », explique-t-il, estimant que cette discipline occupe une place de plus en plus importante dans l’évolution de la musique tchadienne. Selon lui, le beatmaking offre aux artistes la possibilité de moderniser leur musique tout en conservant leurs racines. « Il permet aux artistes de moderniser la musique tout en y intégrant nos sonorités et notre identité culturelle. Le beatmaker n’est pas simplement celui qui fait l’instrumental mais aussi un véritable acteur de la création musicale et du rayonnement de la musique tchadienne », souligne MBH.
Même vision chez Magloire Dégué dit Magso, beatmaker, qui estime que la création d’un instrumental va au-delà de l’assemblage de sons. « Le beatmaking, c’est vraiment une façon de créer et de raconter quelque chose à travers la musique. Avant même que l’artiste pose sa voix, il faut déjà qu’il y ait une ambiance, une émotion, une direction », confie-t-il. D’après lui, le beatmaking tchadien connaît une dynamique nouvelle, ajoutant que de plus en plus des jeunes s’intéressent à la production musicale, expérimentent et tentent de donner une couleur particulière à la musique tchadienne.
Magloire Dégué dit Magso appelle toutefois les créateurs à ne pas se limiter aux modèles venus d’ailleurs. « On peut prendre ce qui se fait ailleurs, le mélanger à nos propres sonorités, à notre culture, et créer quelque chose qui nous ressemble. C’est comme ça qu’on peut faire évoluer la musique tchadienne et, pourquoi pas, la faire voyager beaucoup plus loin », affirme-t-il.
Cette capacité à mélanger les influences modernes aux rythmes et aux sonorités locales apparait comme l’un des principaux atouts du beatmaking pour la musique tchadienne. Le studio devient alors un véritable laboratoire de création où traditions et modernité peuvent se rencontrer.
Une pièce maîtresse de la création musicale
Si le chanteur ou le rappeur reste généralement le visage le plus visible d’une chanson, les professionnels du secteur rappellent que le beatmaker occupe une place essentielle dans tout le processus de création. « Le travail des beatmakers est utile en ce sens qu’ils aménagent l’espace dans lequel l’artiste déploie son message, son talent de chanteur et son identité », explique MBH La Bombe.
Magso partage cet avis et considère le beatmaker comme l’un des principaux architectes d’un morceau. « Il donne à l’artiste la base sur laquelle il va pouvoir exprimer son univers. Parfois, tu peux avoir un très bon artiste mais si l’instrumental ne correspond pas à sa voix ou à son identité, le morceau ne va pas forcément fonctionner », souligne-t-il.
Pour le promoteur culturel Kandenodji Jetein, le rôle du beatmaking est tout aussi central. « Le beatmaking est au cœur de la création. En vérité, tout part de là », affirme-t-il. Le promoteur rappelle que plusieurs grandes figures internationales de la production musicale ont marqué l’histoire de la musique grâce à leurs compositions, à l’image de Dr Dre, Timbaland ou encore Metro Boomin. Mais au Tchad, ce travail reste encore largement méconnu du grand public.
Un métier encore dans l’ombre
Pour Kandenodji Jetein, les beatmakers ne bénéficient pas toujours de la considération qu’ils méritent aussi bien de la part des artistes que du public. « C’est déjà un métier confronté à un manque de reconnaissance, d’une part provenant des artistes chanteurs ou rappeurs et d’autre part du public », regrette-t-il. Une situation qui commence néanmoins à évoluer. Lors de la cinquième édition de New School Power, les beatmakers ont bénéficié d’une plus grande visibilité en étant considérés comme de véritables artistes et en disposant d’un temps de scène.
Le beatmaker John Saïga s’était ainsi produit sur la grande scène de l’Institut français du Tchad (IFT), une initiative saluée comme une avancée pour la reconnaissance de ces créateurs de l’ombre.
Pour Magso, la valorisation du métier doit également passer par une meilleure professionnalisation du secteur. « Il y a encore beaucoup de choses à améliorer concernant la rémunération, les droits d’auteur, les crédits et surtout la professionnalisation du métier », insiste-t-il. Il rappelle qu’une composition musicale représente un véritable travail de création. « Il faut que les gens comprennent qu’un beat n’est pas juste une musique qu’on télécharge et qu’on donne à un artiste. C’est une création avec du temps, de la recherche et beaucoup de travail derrière », précise-t-il.
Au-delà du manque de reconnaissance, les beatmakers tchadiens font également face à des difficultés matérielles et techniques. L’accès aux formations spécialisées et aux équipements professionnels reste limité pour de nombreux jeunes créateurs. À cela s’ajoutent les conditions de travail comme les problèmes liés à l’alimentation électrique. « Les défis auxquels les beatmakers font face sont entre autres l’accès aux formations et aux matériels professionnels, ainsi que les conditions de travail mais aussi le problème d’électricité », relève MBH La Bombe.
Pourtant, le métier ne nécessite pas obligatoirement la maîtrise de tous les instruments de musique. Selon Magso, la créativité, l’écoute et la culture musicale peuvent également permettre de développer un véritable savoir-faire.
« Savoir jouer d’un instrument est un gros avantage. Mais tu n’as pas besoin de savoir jouer du piano, de la guitare, de la batterie et de tous les instruments pour être un bon beatmaker », explique-t-il.
Derrière les succès des artistes, les beatmakers participent à la recherche de nouvelles sonorités, à la construction de l’identité musicale et à la qualité des productions. Leur travail peut également contribuer à donner une signature particulière à la musique tchadienne sur la scène africaine et mondiale
Man-Ya Allah Gisèle








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