Jadis, les Tchadiens vivaient en parfaite harmonie et étaient de très bons patriotes. Cependant, au fil du temps, le patriotisme cède le pas au communautarisme et aux replis identitaires accentuant la méfiance. La jeunesse est l’une des principales victimes de cette pratique malsaine. Cette situation alimente les débats au niveau national et international. Pour éclairer l’opinion publique, le porte-parole de la population auprès du président de la République, Maréchal Mahamat Idriss Deby Itno, Dr Ali Abdraman Haggar, a accordé une interview à l’équipe du Journal L’Info.
L’Info : Vous êtes enseignant chercheur admis à la retraite et porte-parole de la population auprès du Chef de l’État. Que signifie le patriotisme ?
Dr Ali Abdraman Haggar: Le patriotisme vient du mot patrie. La patrie est avant tout une communauté affective. Il existe trois formes de communautés. Il s’agit de l’État, qui est une communauté juridique. La République, qui est une communauté historique. Et la patrie, qui est une communauté affective fondée sur l’amour de la terre natale, de son histoire, de sa faune, de sa flore et surtout de ses habitants.
Le patriotisme est donc l’amour de la patrie. C’est un ensemble de valeurs qui nous poussent à aimer notre héritage historique, les femmes et les hommes qui le composent. Il n’y a pas de patriotisme sans patrie, tout comme il n’y a pas de patrie sans patriotisme.
Un véritable patriote ne fait pas de distinction entre les ethnies ou les régions. Il considère tous les citoyens comme les enfants d’une même nation. Le patriotisme s’enseigne dès le plus jeune âge, à l’école comme au sein de la famille. Son contraire est l’ethnisme, qui fragilise la cohésion nationale.
Les jeunes tchadiens d’aujourd’hui sont-ils patriotes ?
Beaucoup de jeunes sont patriotes, mais ils sont aussi les victimes des erreurs commises par les générations précédentes. Depuis les événements de 1979, notre société a perdu une partie de ses repères et de ses valeurs communes. Nous avons eu du mal à reconstruire un véritable sentiment d’appartenance nationale.
Je considère que ma génération porte une part de responsabilité. Nous devons nous interroger sur ce que nous avons transmis aux jeunes. Comment peuvent-ils développer un attachement profond à leur pays lorsqu’ils grandissent dans un contexte marqué par les frustrations, le chômage et les inégalités ?
Aujourd’hui, lorsqu’on interroge dix jeunes, huit souhaitent quitter le pays. Ce phénomène traduit un malaise profond. Lorsqu’un citoyen se sent abandonné ou exclu, il perd naturellement une partie de son attachement à sa nation.
Pour inverser cette tendance, il faut créer des conditions favorables : une école performante, un accès équitable aux services publics, des opportunités d’emploi et des perspectives d’avenir. Un pays qui investit dans sa jeunesse renforce automatiquement le patriotisme.
Faut-il restaurer l’instruction civique dans les écoles ?
Absolument. Il faut réhabiliter l’éducation civique et revenir aux fondamentaux de l’école. L’éducation civique est l’apprentissage de la vie en société et de la citoyenneté.
Autrefois, les élèves apprenaient à connaître leur pays dans ses moindres détails. Ils maîtrisaient la géographie nationale, l’organisation administrative et l’histoire du Tchad. Mais aujourd’hui, beaucoup de jeunes peinent à situer certaines provinces ou à dessiner correctement la carte du pays.
Pourtant, connaître son territoire est une composante essentielle du patriotisme. Comment aimer pleinement une nation que l’on connaît mal ?
Quel message adressez-vous aux Tchadiens ?
Mon premier message est un appel à la lutte contre l’ignorance. L’ignorance, la pauvreté et la violence forment un cercle vicieux. Lorsqu’un peuple manque d’éducation, il peine à se développer. La pauvreté s’installe, puis les tensions et la violence apparaissent. La meilleure arme contre ce cycle est l’école. L’éducation doit devenir une priorité nationale. Les grandes nations qui ont réussi leur développement ont placé l’école au cœur de leur projet de société.
Le Tchad dispose d’importantes ressources humaines : des chercheurs, des économistes, des diplomates, des scientifiques et des cadres de haut niveau reconnus à l’échelle internationale. Nous devons valoriser ces compétences et créer les conditions pour que les générations futures puissent s’épanouir.
Est-ce que l’éducation est un fondement de la citoyenneté ?
L’école ne transmet pas seulement des connaissances. Elle enseigne également le respect, la discipline, la tolérance et le vivre-ensemble. Dans une société bien éduquée, il est plus facile de comprendre que les citoyens, quelles que soient leurs origines, leurs religions ou leurs régions, possèdent les mêmes droits et les mêmes devoirs.
C’est pourquoi, j’insiste sur la nécessité de renforcer l’éducation, de promouvoir le mérite et de privilégier les compétences dans les recrutements. Les responsabilités publiques doivent être confiées à des personnes qualifiées et capables de servir efficacement la nation.
Je demeure convaincu qu’aucun développement durable n’est possible sans une école forte. Le patriotisme, la citoyenneté, la cohésion sociale et même la sécurité nationale reposent sur l’éducation. Si nous voulons bâtir un Tchad plus uni, plus prospère et plus respecté, nous devons investir massivement dans l’école et faire de la lutte contre l’ignorance une priorité absolue.
Interview réalisée par Blaise Djimadoum Ngarngoune












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