Le parcours du Tchad de 1990 à 2025 est marqué par une vie politique riche en couleurs. De la création des partis de l’opposition en passant par la Conférence nationale et souveraine à l’organisation des élections démocratiques, le Tchad a tourné définitivement le dos au népotisme et à la dictature. Abderamane Koulamallah, président de l’Union Démocratique Tchadienne (UDT), l’un des leaders politiques de l’époque, partage ses réflexions sur l’évolution de la démocratie au Tchad depuis 1990, les défis persistants et les espoirs pour l’avenir.
L’Info : Que représente pour vous et votre formation politique la date du 1er décembre ?
Abderaman Koulamallah : Avant que je ne sois chef de parti politique, le 1er décembre a été pour nous un événement historique marquant. Quand Idriss Déby est venu au pouvoir, il n’était pas obligé de lancer sa célèbre phrase “Ni or ni argent, mais la liberté.” Et il avait surtout consacré une phrase importante. Il a dit que le stade de la démocratie est construit, il ne manque plus que les acteurs. Il l’a déclaré le 4 décembre, et le 7 décembre, j’ai tenu une conférence de presse à l’hôtel Novotel où j’ai déclaré la création de l’Union Démocratique Tchadienne (UDT). Sur le plan historique, je suis le premier, mon parti est le premier parti politique de l’ère démocratique puisque le MPS était encore un mouvement politico-militaire. Nous avons fait une déclaration à l’hôtel du Chari puisque tout le monde avait peur et juste après, j’ai été reçu une semaine après par le président Idriss Déby et il m’avait encouragé. Il m’a dit d’aller dire à tout le monde de créer son parti politique. C’est un fait historique et il m’a même remis 5 millions de francs CFA. Il m’a dit “Va construire ton parti politique, je suis sincère, je veux qu’il y ait la démocratie au Tchad. Donc le 1er décembre 1990 a été pour moi un tournant décisif parce que toute ma vie, j’ai vécu sous les dictatures.
Comment évaluez-vous la démocratie et les libertés politiques au Tchad ?
J’ai une théorie que je développe. J’ai dit “Il vaut mieux une mauvaise démocratie à une bonne dictature.” Même si notre démocratie n’est pas parfaite. Dire que la démocratie tchadienne est parfaite, ce n’est pas juste, ce n’est pas honnête. Mais le processus démocratique au Tchad avance. Depuis 1990 jusqu’aujourd’hui, nous avons une multitude d’organisations de défense des droits de l’Homme, et la société civile a pris de l’ampleur plus que les partis politiques. Nous sommes l’un des pays les plus démocratiques de toute l’Afrique où les opinions s’expriment librement. Il suffit de lire la presse tchadienne pour comprendre comment notre démocratie a avancé. Bien sûr, qu’il y a des progrès à faire. Il y a toujours chez le pouvoir politique, les relents de l’ancien régime, surtout au sein des forces de l’ordre qui ne sont pas souvent respectueuses de nos libertés et de notre démocratie. Mais d’un point de vue global, notre démocratie est en train de s’ancrer.
Quels sont, selon vous, les principaux défis qui freinent encore l’avancement et l’enracinement de la démocratie au Tchad ?
Le premier défi, c’est le pouvoir politique qui doit comprendre qu’il ne peut plus gouverner comme il gouvernait avant. Il faut ouvrir l’espace des libertés. La jeunesse tchadienne est avide de liberté, elle a soif de liberté, elle est avide de démocratie. Il faut répondre à cette jeunesse-là, lui donner les perspectives qu’elle attend.
Et cette perspective passe par l’emploi, passe par le respect de la justice, le respect de nos institutions. Mais j’ai confiance au jeune président qui aujourd’hui gouverne le Tchad, Maréchal Mahamat Idriss Deby Itno. Voilà un homme absolument attaché à la démocratie et au progrès de la démocratie et aux libertés des citoyens. Maintenant, il faut faire en sorte que les pouvoirs institutionnels qui exercent au Tchad puissent comprendre que les temps ont changé.
Quelles réformes pour renforcer la liberté, la justice et la démocratie ?
Nous avons eu les constitutions les plus démocratiques au monde. Mais le problème, c’est qu’il faut qu’elles soient appliquées dans toute leur rigueur, que la loi soit appliquée dans toute sa rigueur. C’est la justice qui permet d’ancrer la démocratie. Quand la justice est juste, elle est équitable, la démocratie avance. Quand la justice est injuste et inéquitable, la démocratie recule. Sur le plan démocratique, beaucoup de choses ont été faites et beaucoup de choses vont se faire. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que il n’y a pas de démocratie sans une économie stable qui offre des perspectives à tous les tchadiens. Tant qu’ils ne se sentiront pas à l’aise, le progrès du pays ne permettra pas d’ancrer la démocratie dans notre société.
Quel message souhaitez-vous adresser à l’occasion de cette journée aux Tchadiens ?
C’est un message d’espoir. Je dis aux Tchadiens de ne pas désespérer, de croire en leur pays, de croire en leur démocratie, de croire en leurs dirigeants. Mais pas de croire bêtement. Il faut continuer à critiquer le pouvoir, il faut continuer à donner son opinion, il faut arracher les libertés. Les libertés s’arrachent et ne se donnent pas. On conquiert sa liberté. Et je voudrais m’adresser particulièrement aux jeunes parce que je les vois sur les réseaux sociaux, quand je les rencontre, je sens qu’ils baissent les bras.
Je leur ai dit “Ne baissez jamais les bras. Quand une porte se ferme, une autre porte va s’ouvrir.” Il faut conquérir sa liberté, il faut conquérir son expansion soi-même.
Interview réalisée par Christian Kodibaye












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