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Marché foncier : « La terre reste une valeur refuge face à l’aléa économique » (Dossier 2)

À N’Djaména et dans sa périphérie, l’achat de terrains suscite un engouement croissant, tandis que les prix connaissent une forte progression. Pour le sociologue et président du Centre d’études et de formation pour le développement et l’action humanitaire (CEFDAH), Agassiz Baroum, cette dynamique s’explique notamment par la recherche de sécurité économique, la spéculation et la croissance démographique. Il appelle l’État à mieux encadrer le marché foncier et à faciliter l’accès aux terrains pour les ménages modestes.

L’Info : Comment expliquez-vous l’engouement actuel des Tchadiens pour l’achat de terrains à N’Djaména et dans sa périphérie ?

Agassiz Baroum : L’engouement actuel des Tchadiens pour l’achat de terrains à N’Djaména et dans sa périphérie pourrait s’expliquer,  par une quête de sécurité et d’existence. Face à l’absence de mécanismes de protection sociale au Tchad et de systèmes d’épargne jugés fiables, la terre reste aujourd’hui la valeur refuge absolue.

Autrement dit, devenir propriétaire à N’Djaména et dans ses environs, c’est s’assurer une immunité contre l’aléa économique. Dans l’imaginaire collectif des Tchadiens, posséder une parcelle constitue aussi le marqueur ultime de la réussite sociale et du passage à l’âge adulte. Le développement rapide de la ville pousse souvent les citoyens à acheter par anticipation dans les périphéries, avant que les prix ne puissent augmenter.

Quels facteurs économiques et sociaux sont à l’origine de la flambée des prix des terrains observée ces dernières années ?

La hausse exponentielle des prix du foncier s’explique par l’émergence d’une multitude d’intermédiaires informels qui font grimper artificiellement les prix pour maximiser leurs commissions. Il y a aussi l’afflux des capitaux des Tchadiens à l’étranger, dotés d’un pouvoir d’achat supérieur, qui achètent aujourd’hui à des prix déconnectés des réalités locales.

Le foncier sert parfois de canal de blanchiment ou encore de sécurisation pour des fortunes acquises rapidement. Nous avons aussi le recul progressif de la grande concession familiale au profit du désir d’indépendance des ménages nucléaires. Cela multiplie d’ailleurs la demande de parcelles individuelles.

Dans quelle mesure l’urbanisation, les nouvelles infrastructures et la croissance démographique influencent-elles le marché foncier ?

Le marché foncier tchadien subit aujourd’hui une pression mécanique que l’État peine à réguler. N’Djaména, la capitale tchadienne, absorbe un flux continu lié à l’exode rural et à l’accroissement naturel de la ville. Cette masse humaine a un besoin immédiat de logement.

L’autre aspect est que, dès qu’un projet de bitumage, d’électrification ou de construction d’un pont est annoncé dans nos quartiers, les terrains adjacents peuvent doubler ou même tripler de prix en quelques mois seulement.

Quelles conséquences cette hausse des prix peut-elle avoir sur les ménages, notamment les jeunes et les familles à revenus modestes ?

Cette surchauffe immobilière engendre des fractures sociales et spatiales préoccupantes. Les jeunes couples et les familles à faible revenu sont exclus du centre-ville et des quartiers polders. Ils sont contraints de s’installer à l’extrême périphérie, dans des zones dépourvues d’eau courante, d’électricité, d’écoles et de centres de santé.

Pour acquérir un terrain à N’Djaména et dans ses environs, certains salariés moyens s’endettent sur de nombreuses années. Il faut aussi souligner que la prolifération des doubles ventes et des faux titres de propriété expose les plus vulnérables à des déguerpissements traumatisants et à de longs procès, souvent ruineux. Ceux qui n’ont pas les moyens sont obligés d’abandonner.

Quelles pistes pourraient permettre de mieux encadrer le marché foncier et de faciliter l’accès aux terrains ?

Pour mieux encadrer le marché foncier, il est indispensable que l’État reprenne la main. Il doit notamment moderniser les services des affaires foncières et du cadastre afin de sécuriser les titres fonciers et d’éliminer les réseaux de falsification. Il faudrait aussi assainir et encadrer juridiquement la profession d’agent immobilier pour mettre fin à l’anarchie des démarcheurs, tout en fixant des grilles de prix plafonds par zone urbaine. L’Etat pourrait ensuite viabiliser en amont des réserves foncières étatiques afin de les céder à des prix subventionnés aux jeunes travailleurs et de contrecarrer ainsi la spéculation privée.

Interview réalisée par Sikngaye Tamaltan Inès

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