Dans la capitale tchadienne, certaines personnes âgées font face à un délaissement qui ne dit pas son nom. Entre mutations sociales, pressions économiques et refroidissement des liens familiaux, elles peinent à trouver leur place. Le poids de l’âge s’accompagne de plus en plus d’un autre fardeau : la solitude.
Dans certaines concessions, le silence en dit long. Assis devant leurs maisons, des personnes âgées observent le va-et-vient des passants, comme pour rester connectés à une vie qui semble les échapper peu à peu. Les journées sont longues, rythmées par l’attente d’une visite, d’un appel ou simplement d’un échange. Afrah Youssef Hussein, médecin généraliste, souligne que le manque de respect envers les personnes âgées au sein du cercle familial ne se limite pas à une blessure morale. « Il y a des conséquences directes sur leur santé psychologique et physique ». La négligence peut ainsi entraîner un affaiblissement du système immunitaire, l’apparition de maladies chroniques, des troubles du sommeil ou encore une perte d’appétit. À cela s’ajoutent des risques accrus de dépression, d’anxiété et même de dégradation des capacités mentales.
Autrefois, dans la société tchadienne, les personnes âgées étaient synonymes de respect et de considération. Les anciens occupaient une place centrale dans les décisions familiales et sociales. Aujourd’hui, l’urbanisation rapide, l’exode rural et les nouvelles habitudes de vie bouleversent cette conception. Alhadj Adam Alhadj, un sexagénaire, exprime son désarroi. «Nous ne demandons pas grand-chose, seulement du respect et que nos enfants s’asseyent un peu avec nous pour discuter. Cela nous fait sentir que nous faisons toujours partie de leur vie». Comme lui, beaucoup d’aînés ressentent une mise à l’écart progressive. Hadja Fatima, avancée en âge, surnommée « Al-Gassour », témoigne également avec amertume : « Le respect et la considération ont diminué. Même les enfants ne partagent plus leurs affaires avec nous et nous laissent seuls. Le soir, chacun est occupé par son téléphone au lieu de converser avec nous».
Des liens qui se distendent
Le phénomène est particulièrement accentué par la pression économique. À N’Djaména, le coût de la vie oblige de nombreux actifs à multiplier les activités pour subvenir aux besoins de leurs familles. Le temps consacré aux parents âgés devient alors réduit. Un jeune père de famille rencontrée dans le 9ème arrondissement, témoigné dans l’anonymat, reconnaît qu’il aime ses parents, mais la réalité est dure. Il faut souvent partir tôt et rentrer tard. Parfois, il n’y a même plus de l’énergie pour discuter ».
Dans ce contexte, certains voisins jouent encore un rôle essentiel. La solidarité de proximité permet d’atténuer le délaissement. Une voisine peut apporter un repas, un jeune peut aider pour une course ou simplement tenir compagnie quelques moments. Mais ces gestes restent ponctuels et ne remplacent pas un véritable accompagnement. Le sociologue, Alhadji Miftah Ibrahim, résume cette rupture générationnelle en ces termes : « Nous vivons à une époque où le respect et les bonnes traditions ont disparu. Chacun est dans son coin. Il arrive que je reste devant la maison toute la journée pour ne pas trop réfléchir. C’est mieux que la solitude».
Il faut repenser les comportements individuels
Au-delà de l’aspect social, les conséquences sur la santé sont bien réelles. Dr Mahamat Nour Hisseine, médecin généraliste, rappelle que « la personne âgée a autant besoin de soutien psychologique et social que de médicaments ». Une simple présence, une parole bienveillante ou une écoute attentive peuvent suffire à améliorer significativement son état de santé. Par ailleurs, l’absence de structures adaptées reste un défi majeur. Le centres spécialisés pour les personnes âgées sont rares, voire inexistants. La prise en charge repose essentiellement sur les familles, déjà fragilisées. Face à cette situation, quelques associations locales tentent d’intervenir, en organisant des visites, des consultations médicales ponctuelles ou des distributions de vivres. Mais leurs moyens limités ne permettent pas de couvrir l’ensemble des besoins.
Il devient urgent de repenser la place des personnes âgées dans la société. Cela passe par des politiques publiques adaptées, mais aussi par un changement de mentalité. Car, au-delà des aides matérielles, c’est le lien humain qui manque le plus. Les personnes âgées ne sont pas seulement des individus vulnérables. Elles sont la mémoire vivante, les témoins d’une histoire et les gardiennes des traditions. Les ignorer, c’est aussi rompre avec une partie de l’identité collective. Leur situation interpelle et appelle à une prise de conscience collective. Redonner une place aux aînés, c’est préserver les valeurs de solidarité et renforcer les liens et le dialogue entre générations.
Lankeussi Teskreo












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