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Langues maternelles : L’école tchadienne face au défi de la transmission

Au Tchad, la valorisation des langues maternelles se heurte à la prédominance des langues officielles dans l’enseignement, au manque de supports pédagogiques et à l’insuffisance de formateurs qualifiés. Pourtant, mieux articulée à l’apprentissage du français et des autres langues d’enseignement, la langue maternelle peut faciliter la compréhension des notions scolaires et renforcer l’ancrage culturel des élèves. Encore faut-il dépasser les discours pour définir un modèle pédagogique adapté à la diversité linguistique du pays.

Dans une salle de classe, comprendre la langue du maître ne garantit pas à lui seul la réussite. Mais ne pas la comprendre peut compliquer les premiers apprentissages. Pour un enfant qui entre à l’école avec une maîtrise limitée de la langue d’enseignement, assimiler une consigne, formuler une réponse ou suivre une explication représente une difficulté supplémentaire. La langue maternelle peut alors servir de point d’appui, à condition que son utilisation s’inscrive dans une véritable démarche pédagogique. Au Tchad, où coexistent de nombreuses langues, cette question dépasse la préservation du patrimoine culturel. Elle concerne aussi l’accès aux savoirs et les conditions dans lesquelles les enfants apprennent. Entre la langue parlée dans la famille et celle utilisée en classe, la transition mérite une attention particulière. Ignorer cet écart revient à laisser certains élèves surmonter seuls un obstacle linguistique avant même d’aborder les contenus scolaires.

Pour Alladoumngar Tedeungarti, enseignant planificateur à la retraite, l’enseignement de la langue maternelle peut favoriser la compréhension, la participation en classe et le développement de l’enfant. Il estime qu’il contribue également à renforcer la confiance en soi et l’ancrage culturel. Ces bénéfices sont plausibles, mais ils ne dispensent pas d’une exigence essentielle : la qualité des méthodes d’enseignement et l’acquisition progressive des compétences attendues. Il serait donc excessif de présenter la langue maternelle comme une solution automatique aux échecs scolaires ou aux redoublements. Les difficultés d’apprentissage ont des causes multiples, parmi lesquelles le manque d’enseignants, l’insuffisance des équipements, les conditions d’étude et les difficultés socio-économiques. Une meilleure prise en compte des langues déjà maîtrisées par les élèves peut lever certains obstacles, sans suffire à résoudre l’ensemble des problèmes du système éducatif.

Une richesse culturelle encore marginalisée

La langue maternelle ne se réduit pas à un outil de communication. Elle transmet des récits, des proverbes, des traditions et des savoirs qui façonnent la mémoire collective. Lorsqu’elle est absente de l’espace scolaire, le risque est de creuser la distance entre les connaissances enseignées et l’environnement culturel des enfants. L’école doit-elle contraindre les élèves à choisir entre leur héritage et les compétences nécessaires à leur avenir ? L’alternative est mal posée. La maîtrise du français et des autres langues d’enseignement demeure importante, mais elle n’exige pas que les langues familiales soient reléguées au rang de pratiques secondaires. Une politique éducative cohérente devrait permettre aux élèves de consolider leurs acquis dans leur langue maternelle tout en développant progressivement leurs compétences dans d’autres langues. Pour Alladoumngar Tedeungarti, cette reconnaissance contribue à l’estime de soi et à l’équilibre personnel. Elle peut aussi renforcer les liens entre l’école et les familles. Mais cette ambition reste fragile tant que la valorisation des langues nationales ne s’accompagne pas de moyens concrets.

Le premier obstacle est matériel et humain. L’ancien enseignant planificateur déplore le manque de ressources pédagogiques, la pénurie de formateurs qualifiés et l’insuffisance des supports écrits et visuels. Le passage de la pratique orale à l’enseignement scolaire suppose en effet des outils adaptés, des méthodes éprouvées et, lorsque cela est nécessaire, un travail de normalisation de l’écriture. La diversité linguistique constitue un autre défi. Dans une même classe, les élèves ne parlent pas toujours la même langue maternelle. Imposer une seule langue locale à tous risquerait de créer de nouvelles inégalités. Le modèle à privilégier doit donc tenir compte des réalités linguistiques de chaque zone et des capacités des établissements.

La réussite d’une telle démarche dépendra aussi de la mobilisation des familles, des communautés linguistiques et des autorités éducatives. Les familles peuvent contribuer à la transmission orale et à la production de contenus culturels, tandis que les spécialistes et les enseignants doivent veiller à la qualité linguistique et pédagogique des supports. La priorité est désormais de passer de la reconnaissance symbolique à une politique structurée. Cela consiste à identifier les besoins, former les enseignants, produire des ressources et définir la place des langues maternelles dans les programmes. Sans financement ni accompagnement durable, leur valorisation risque de rester une intention généreuse.

Yonwa Maïlébélé et Nemadjilem Nadège Alladoum

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