L’objectif de la lutte syndicale est de défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs. De nos jours, cette philosophie d’intérêt collectif est devenue individuelle. L’ancien syndicaliste et enseignant à la retraite, Ngarmadjal Gami, retrace le chemin du syndicalisme tchadien, tout en déplorant sa banalisation.
Le syndicalisme a été introduit au Tchad à l’époque coloniale. « La corporation la plus intéressée, est celle des enseignants. Pendant les années d’indépendance, les syndicalistes accompagnaient seulement les hommes politiques pour la prise en charge sociale et économique des travailleurs», rappelle Ngarmadjal Gami. Au lendemain de l’indépendance, les travailleurs tchadiens ont créé l’Union nationale des travailleurs du Tchad (UNATRAT), ensuite la Confédération des travailleurs du Tchad (CTT). « Nos actions étaient limitées, car c’était un pouvoir dictatorial à l’époque. La marge de manœuvre de lutte syndicale était très limitée. Progressivement, nous sommes aujourd’hui à 4 centrales syndicales, notamment l’Union des syndicats du Tchad (UST), la Confédération libre des travailleurs du Tchad (CLTT), la Confédération syndicale du Tchad (CST) et la Confédération syndicale des travailleurs du Tchad (CSTT), cite-t-il. Au temps colonial, dit-il c’était un peu mieux, mais après l’indépendance, c’était très difficile de mener la lutte. Les syndicats étaient seulement de nom, (des syndicats tolérés), on ne pouvait pas parler de grève en ce moment, sinon dans les textes, cela était consigné, mais en réalité rien ne se faisait ».
Selon Ngarmadjal Gami, les syndicats tchadiens dépendaient directement des centrales françaises, telles que la Confédération générale des travailleurs (CGT) et la Force ouvrière (FO). « A cette époque, les mouvements syndicaux n’étaient pas libres. Les enseignants ont constaté qu’il y a de l’amalgame dans le bureau de la centrale syndicale. En principe, le bureau de la centrale syndicale qui contenait toutes les corporations à savoir l’éducation, la santé, l’agriculture et l’élevage, devrait être géré par tous les représentants de ces corporations, mais curieusement le syndicat était dirigé par les gens de petits métiers comme les menuisiers alors que les menuisiers se comptaient au bout des doigts. Les enseignants étaient plus de mille », souligne-t-il. Il poursuit qu’à l’occasion d’un congrès, les enseignants ont posé comme conditions leur accès au bureau exécutif national de l’UST. Dès lors que cette condition n’a pas été respectée les enseignants se sont retirés de l’UST. « Cela m’a beaucoup marqué, car c’était un dynamisme inédit vers les années 90. J’étais le premier responsable du syndicat des enseignants du Tchad (SET). A cette époque, nous avions lancé une grève qui a paralysé le pays pendant trois mois. Cette grève visait l’amélioration des conditions de travail des enseignants et nous avons eu gain de cause, d’où la signature du statut particulier des enseignants avec une augmentation de salaire de 40 % en 1992. Nous avons préparé cette grève avec la plus grande discrétion et dans la solidarité. Le gouvernement était informé du mouvement de la grève qu’à la dernière minute. Cette mobilisation m’avait vraiment surpris », se souvient-il.
Les subventions, un poison pour la lutte syndicale
« Aujourd’hui, le syndicalisme est banalisé au Tchad. Les syndicalistes sont à la course des postes de prestige. Tout le monde veut avoir son syndicat. Par exemple, dans le secteur de l’éducation, nous sommes à 15 syndicats, sans compter des associations éducatives. Cela est déjà une faiblesse pour la lutte. A notre temps, nous étions unis et solidaires. Il n’est pas bon que le gouvernement subventionne les syndicats. Ces subventions sont une forme de corruption. Les leaders syndicaux n’accordent plus beaucoup de crédit à la base, puisque les décisions sont conditionnées par les subventions. Normalement, les syndicats doivent fonctionner avec la cotisation des membres afin de garantir leur autonomie », interpelle-t-il.
L’enseignant à la retraite évoque plusieurs défis de la lutte syndicale actuelle qui sont, entre autres, l’indépendance financière à travers la cotisation des militants, un manque de leadership des responsables syndicaux et un manque de formation des travailleurs, et l’impréparation. « La lutte syndicale est comme la lutte armée. Il faut des stratégies et des étapes pour gagner un combat. Il faut connaitre le terrain avant d’aller au front », conclut-il.
Kary Amadou et Naima Ahmed Beïn











