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Société

« La morale africaine n’autorise pas qu’une femme vende son corps », Mbété Félix, sociologue

La prostitution, souvent qualifiée de « plus vieux métier du monde », constitue une source de revenus pour certaines femmes. De plus en plus de jeunes filles s’y adonnent de manière banalisée, sans mesurer les conséquences sur leur santé, leur dignité et leur avenir. Il y a lieu de s’intéresser au sort de ces jeunes filles et femmes qui se laissent entraîner dans cette pratique sans véritable projet de vie.

Pour certaines, la prostitution a permis d’améliorer leurs conditions de vie. Conscientes que la beauté et la jeunesse sont éphémères, elles ont investi les revenus tirés de cette activité dans des projets durables. Certaines ont construit des maisons destinées à la location, tandis que d’autres ont créé des commerces ou développé des activités entrepreneuriales. C’est notamment le cas de certaines femmes étrangères qui viennent à N’Djaména pour exercer cette activité avant de retourner dans leur pays, où elles investissent dans la construction ou le commerce.

En revanche, de nombreuses jeunes Tchadiennes vivent au jour le jour, sans préparer leur avenir. Elles consacrent leurs revenus à l’achat de vêtements, aux sorties dans les restaurants ou aux loisirs des week-ends. La situation est encore plus préoccupante chez les adolescentes âgées de 13 à 14 ans que l’on rencontre dans plusieurs carrefours de N’Djaména, communément appelés « Mokolo ». Leur présence dans ces lieux traduit une réalité inquiétante. Sur le plan sanitaire, ces jeunes filles sont fortement exposées aux infections sexuellement transmissibles (IST), avec des conséquences parfois graves. Sur le plan social, elles risquent également d’être confrontées à la stigmatisation, aux difficultés d’insertion et à la précarité à l’âge adulte.

Afin de lutter contre ce phénomène, le Ministère de la Femme et de la Petite Enfance a mis en place un programme visant à retirer ces jeunes filles de la rue pour les former dans différents domaines, notamment la transformation des produits locaux, la couture et d’autres métiers susceptibles de favoriser leur autonomie financière. Cependant, une partie d’entre elles a abandonné cette initiative pour retourner à la prostitution.

Le sociologue Mbété Félix déplore ce phénomène qui, selon lui, détruit progressivement la jeunesse. Il estime que la prostitution, considérée comme un vieux métier en Occident, ne correspond pas aux réalités culturelles de l’Afrique subsaharienne. « Il est vrai qu’il existe des pratiques que l’on peut assimiler à de la prostitution, mais qui n’en sont pas au sens mercantile », explique-t-il.

Selon lui, d’un point de vue anthropologique, la prostitution n’a jamais constitué une pratique traditionnelle en Afrique. « C’est avec l’arrivée des Occidentaux que les services sexuels ont commencé à être monnayés. La morale africaine n’autorise pas qu’une femme vende son corps. Dans la tradition africaine, la femme est une déesse », affirme-t-il.

Évoquant le comportement de certaines jeunes filles aujourd’hui, le sociologue estime qu’il ne s’agit pas uniquement de prostitution, mais d’une « perversion des mœurs » qui commence dès le plus jeune âge. Il souligne que, dans les milieux urbains où les familles disposent de faibles ressources, plusieurs personnes partagent souvent une même chambre. Les enfants, témoins de l’intimité de leurs parents, développent une curiosité précoce qui peut favoriser des comportements sexuels précoces. Si une occasion de monnayer ces rapports se présente, certains peuvent être tentés de l’accepter.

Des facteurs endogènes

Pour Mbété Félix, plusieurs facteurs favorisent ce phénomène, notamment la téléphonie mobile, les réseaux sociaux et l’alcoolisme. Selon lui, les jeunes filles concernées ne perçoivent pas toujours les risques liés à cette pratique. Le sociologue rappelle également que les rapports sexuels avec des filles de moins de 16 ans sont condamnés par la loi, même lorsqu’ils sont présentés comme consentis, ces mineures ne disposant pas de la maturité nécessaire pour apprécier les conséquences de leurs actes.

Enfin, il lance un appel aux parents, à l’État et à l’ensemble de la société afin de mieux protéger ces mineures. Selon lui, nombre de ces jeunes filles sont avant tout des victimes de leur environnement, de la précarité et de l’ignorance des dangers auxquels elles sont exposées.

Newingar Minguéngué Jacqueline

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